Notre marrakech 45-70

06 mai 2012

Le Guéliz et HABIBA 7

 
 
 Dimanche, vous devez être en train de voter....Moi, en Allemagne, je regarde tomber la pluie...Vous savez cette pluie qui était à Marrakech, un signe de bienvenu pour les touristes, lorsqu'ils arrivaient dans notre belle ville.
Aujourd'hui aussi, un couple de nos amis lecteurs (Non marrakchis) prend l'avion pour Marrakech. Nous les avons chargé de tout un tas de bonjours à dire, de pensées à avoir pour la rue de ceci, les arbres de cela.....Je leur souhaite au nom de nous tous un heureux séjour et un appareil de photo qui fonctionne.
 
Ceux qui ont lu les commentaires du dernier article, ont certainement vu que notre ami M2M nous invite, en cliquant sur sa signature, à lire un article très bien documenté sur la construction du Guéliz. Je vous le recommande. J'y ai habité pendant 19 ans et j'y ai trouvé des tas de renseignements très intérressants . Merci MICHEL pour tout ce que tu fais pour nous, les amoureux de Marrakech....
 
Mais maintenant passons à ce que beaucoup d'entre vous attendez. HABIBA
 
 
pi ou la quadrature du cercle

— Hé, Habi !

Elle n’a pas bronché. Assise sur son trône de bois mort au pied du mimosa, appuyée des deux mains sur sa houlette, elle a l’air de se bercer devant un mur sacré, loin de tout, les yeux dans le vague, hypnotisée par le va-et-vient des abeilles sur les bouquets de petites boules jaunes.

Il est sûr pourtant qu’elle l’a entendu arriver. Elle a décidé de ne pas être là, de ne pas répondre. Ce n’est pas la première fois. Une fois elle lui a même tourné le dos et il avait compris qu’il fallait tout recommencer, tranquillement, sans rien brusquer,  comme avec un cabot qui sait que la main tendue signifie aussi bien un os à ronger qu’un coup vicieux.

— Habi ! Tu fais la tête ?

Le petit bout de reine en exil, le paquet de chiffons se retourne avec lenteur, les yeux noirs de colère :

— Ha-bi-ba ! Je m’appelle Habiba !

— Mais Habi…

— Habiba ! mon nom, c’est Habiba !

Des larmes dans ses yeux, un geste de rage vers le pied de la colline…

— Habi c’est son nom à elle, la fille qui nettoie ta maison, la fille qui va chercher de l’eau, mais moi, ici…

Et ses ailes s’ouvrent, ses bras ramassent, emprisonnent son univers, la colline, les arbres, tout…

— …c’est Habiba !

Il ne s’attendait pas à ça !

— Mais, Habi…

— HA – BI – BA !!

— Oui, oui, Habiba…

Une lubie.

Il a du mal à comprendre cette idée de se couper en deux, de scinder la fille d’en-bas de la fille d’en-haut. Habiba, la princesse berbère, Habi, la petite servante des Roumis, l’ombre discrète… Deux personnes, deux mondes.

Habi, la fille d’en bas, Habiba ne la connaît pas. Elle ne veut pas la connaître, c’est tout.

— Mais tu sais… c’est gentil, « Habi »!

Et là il sait qu’il va l’acheter avec de la monnaie de singe

— Si on t’appelle Habi, c’est parce qu’on t’aime bien.

Habiba, qui ne sait pas encore la différence qui existe entre aimer bien et aimer tout court, décide alors d’aimer bien qu’on l’aime bien. Des fois…

Bon… revenons à nos moutons, pardon, nos chèvres !

— La géométrie c’est quoi ?

La tâche est ardue mais il n’y a rien pour rebuter un universitaire en devenir. A presque quinze ans on est un puits de science incollable et le goût de partager son bagage est une affection quasi hormonale. Et quoi de mieux, comme auditoire, qu’une  gardienne de chèvres fascinée par le savoir infini !

— La géométrie est une science qu’on apprend dans les livres. Une science qui rejette tout ce qui est irrationnel.

— Comme ?

— Comme la superstition, les chimères.

— Les chimères, c’est quoi ?

— C’est quand on voit des choses qui n’existent pas.

— Comme quoi ?

— Comme les fantômes, les esprits, les dieux…

— Comme Dieu ? Ta science n’a pas de Dieu ?

— Écoute, je ne sais pas… mais les scientifiques, comme les philosophes, ne croient que ce qui est vrai, que ce qu’ils  peuvent voir, toucher.

— Alors tous ces savants ils ne croient pas à l’air, à la lumière ? Les savants, ils ne croient pas à l’amour ?

Dans quel guêpier je me suis fourré ?

— Et les djinns ?

— Quoi les djinns ?

— Est-ce qu’on peut voir les djinns dans ta science ?

— Mais non ! Les djinns, ça n’existe pas !

— Les djinns, ça n’existe pas ?!!

Le ciel avait dû leur tomber sur la tête à ces savants qui enseignent des stupidités aux gens de la ville, et sur sa tête à lui qui avalait de telles absurdités.

Non seulement les djinns existent mais, tout le monde le sait, ils sont partout, tout autour, tout le temps. C’est vrai qu’ils  préfèrent les forêts sombres et les maisons en ruine mais il arrive qu’on en rencontre, le soir, derrière la bergerie ou près de la fontaine.

D’habitude ils ressemblent à des anges avec des ailes de lumière mais ils peuvent aussi ressembler à des êtres humains ordinaires. Il arrive même qu’ils se déguisent en oiseau ou en arbre, quand ils sont pressés.

— Alors, c’est ça que les scientifiques t’apprennent ? On ne peut pas toucher l’air donc l’air n’existe pas ? On ne peut pas toucher la faim, alors la faim, ça n’existe pas ? Et la vie, tu peux la voir la vie, toi, monsieur le savant ?

Ébranlé, Fils-de-Roumi !

Il avait l’impression de plaider une cause perdue :

— Justement, les livres nous apprennent d’où vient la vie, on y lit les découvertes faites par les hommes, les cellules, les microbes, on sait aussi calculer la distance entre la terre et le soleil, la taille de la lune et la chaleur des étoiles, on peut prévoir le diamètre des arcs-en-ciel et celui des ronds dans l’eau, on peut mesurer la vitesse des oiseaux… même la quantité d’herbe dont ton bouc a besoin, tiens !

— Mon bouc ! Qu’est-ce que mon bouc…

— Attends, je te montre. En géométrie tu apprendrais que la distance entre le piquet du bouc et le bout de sa corde est égale à la longueur du rond qu’il a brouté divisé par 2 π

— Deux pis ?

— « π » oui. C’est du grec…

— Ah, pis-oui

— Et ce n’est pas tout ! Quand il aura brouté toute l’herbe il aura brouté une surface égale au carré de la distance entre le piquet et le bout du rond multiplié par « π »…

pis-oui ?

— C’est ça ! Tu as compris !

— Ah ?

Pensive…

— Tu veux dire que les boucs de ton école peuvent mesurer leur corde, brouter des ronds et écrire des lettres en grec ?

Elle étouffe, ses épaules, tout son corps, tressautent, rire, la main devant la bouche

— Comme si mon bouc pensait à autre chose que de… de faire le bouc, quoi ! D’ailleurs quand un bouc pense à faire le bouc, il arrête même de penser ! C’est comme ça, un bouc !

Alors, des pis grecs… Ah, ah, tu es drôle, toi !

Elle est pliée en deux. Elle visse son index sur sa tempe puis se met à sautiller autour de lui en battant des ailes : pis‑oui, pis‑oui, pis‑oui 

Un peu vexé, Fils-de-Roumi, mais elle est si gaie qu’il ne peut garder son sérieux très longtemps.

Elle le regarde, redevenue grave : 

— C’est vrai que tu aimes bien Habi ?

 

— Oui, bien sûr.

 

 

Il est temps de changer de sujet.

— Et toi, Habi, pourquoi tu ne vas pas à l’école ?

— Les filles n’ont pas besoin d’aller à l’école ! L’école c’est pour les garçons. C’est écrit.

— Mais l’école du village ? Tu pourrais…

— Les filles n’ont pas le droit.

Pourtant il est sûr d’avoir entendu des voix de filles dans l’écho des versets récités par les petits burnous qu’on aperçoit par les fenêtres de la maison du vieux fquih, le sage du village.

Il relance :

— Tu sais, il y a toujours eu des filles dans mon école, ce n’est pas défendu. Je crois que toi aussi, tu pourrais y aller.

— Le chemin des filles c’est le chemin qu’a décidé Le Hadj et ce qu’a décidé son père avant lui. Et ce qu’il a décidé, c’est ce qui est écrit, et c’est ce qui est.

— Ce n’est pas juste, Le Hadj ne peut…

— C’est écrit, c’est tout ! Le Hadj connaît le Coran, il fait toutes ses prières, il a vu la kaaba, il a embrassé la pierre noire et il peut raconter son voyage et toute la vie de Mahomet. Il sait ce qui est bien : les filles doivent s’occuper des enfants, des chèvres et de l’eau. Et dis-moi, à quoi ça servirait de se remplir la tête avec des…pis-oui !

Il ne relèvera pas l’ironie. 

— Mais toi, qu’est-ce que tu veux faire plus tard

— Je ne comprend pas.

 

— Bien… quand tu seras une femme

— Je suivrai mon mari, tiens !

 

— Oui, mais toi toi  , tu feras quoi ?

— Ce qu’il me dira.

le monde de lautre

 Ils avaient joué au jeu des différences, un exercice du cours d’éducation civique. Il partait donc avec une petite avance, une malhonnêteté dont il faut savoir user quand le jeu est serré et l’enjeu important.

Chaque protagoniste devait décrire une semaine de vie, jour après jour. L’enjeu ? Non, pas d’enjeu ni de gagnant mais la satisfaction d’une curiosité réciproque, une vision sur les divergences du vivre de chaque individu. C’est simple : 

Je me lève tôt contre je me lève le matin : Trouvez la différence.

Dans le cas qui nous préoccupe, l’heure du petit lever peut être régie par le soleil, les chèvres, une cloche ou l’odeur du chocolat chaud. C’est une question de civilisation, paraît-il. 

A douze, treize ans, comme Habiba, et à peine plus pour Fils-de-Roumi, on ne comprend pas tout de la façon dont les adultes comprennent ce qu’ils parviennent à comprendre. À cet âge, les évidences, si chères aux adultes, si rassurantes, sont, par  principe, toutes remises en question. 

On discute de tout ce qui est indiscutable, on doute de tout ce qui est indubitable. C’est d’ailleurs une maladie dont on devrait ne pas guérir. 

Le jeu commençait comme ça, une semaine au hasard : Lundi : deux heures de français, gym, grillé une sèche dans les chiottes, latin, histoire, géo. 

Nar el Tnin (jour deux, c’est le lundi du bled) : tiré le lait des chèvres, ramassé des asphodèles, trempé les pieds à la cascade, balayé la maison du Roumi, cassé le balai.

La version Habi avait été difficile à extirper au début car elle ne comprenait pas du tout l’intérêt de l’exercice. C’est passé, c’est fini !

Mais c’était vite devenu amusant parce que, comme prévu, chaque fait devenait sujet de discussion, d’étonnement, voire de confusion (personne jusqu’ici n’avait parlé du balai cassé !) 

Mardi : latin, chimie, allemand ; handball, marqué deux buts contre les Philo ; pain et chocolat à quatre heures. 

Nar el Tlet (jour trois…) : Ramassé doryphores dans les patates, égorgé et plumé le vieux coq, promené chèvres, grillé sauterelles.

Mercredi : version grecque, math, éduc. civique, dessin ; peint tempête de sable en terre de Sienne brûlée.

Nar el Arba : Sorti les chèvres, ramassé fagots. Trouvé une alouette blessée, plumé, grillé, mangé l’alouette.

Jeudi : thème latin, sciences nat., physique ; du merlan en colère à midi ; des godasses sont foutues.

- Nar el Khemis : Sorti les chèvres, cueilli tomates, coupé et attaché menthe en bouquets pour le souk de vendredi.

Vendredi : caté, handball, douche et tout ce qui s’ensuit ; fumé une khédive.

- Nar Jemaa : Jour de souk, mangé un sphinge, vendu la menthe, les tomates et le lait caillé, rencontré Malika.

Samedi : costume du dimanche, valise, fumé une khédive, pris le train de Bouznika, marché jusqu’à la maison.

Nar el Sept : Ouvert les fenêtres, lavé cuisine et cabinets, balayé la terrasse, rempli les cruches. Rentré les chèvres, écouté la musique du bac.

Ce jeu aurait pu générer une autre péroraison du psychologue en herbe mais, heureusement, à force d’en rire le contenu par petits bouts, on avait un peu perdu le fil.

Habiba savait maintenant que Fils-de-Roumi n’atteindrait jamais le niveau de vertu des croyants s’il persistait à subir cet enseignement de ville, inerte, stupide, si éloigné des vraies choses de la vraie vie.

Le jugement, le verdict de Fils-de-Roumi était plus simpliste : Habi était différente, point. Elle comprenait les choses différemment.  

En fait, il pensait même que les choses lui apparaissaient différemment. S’il sentait que leurs certitudes respectives ne se combattaient pas – enfin pas trop – qu’elles auraient même pu se conjuguer, il était évident que, dans l’ensemble, elle avait une curieuse conception de la vie et des choses « importantes ».

Il n’y a ni pourquoi ni comment dans son univers à elle.  

Pourquoi le soleil réchauffe, pourquoi le vent souffle… questions insensées, le vent souffle, c’est tout, c’est l’état du vent, la raison d’être du vent. Comme l’eau étanche la soif, comme le nuage pleut, comme la chèvre donc le lait…

Pour lui, la terre est une superficie, un composite chimique complexe, quelque chose de dur, d’hostile et de pas très propre, une matière qu’il faut creuser pour en extraire le fer, le charbon, le pétrole, qu’il faut engraisser, cultiver pour en vivre, déplacer, empiler pour construire, pour en user.  

Pour elle, la terre c’est la pâte dont elle est faite, c’est la poussière qu’elle deviendra, c’est le sentier tracé pour son voyage d’un bord à l’autre de la vie, c’est la soeur de l’eau, de l’air et du feu, c’est l’univers de Dieu.  

Habiter une maison de pierre, une hutte de paille ou un abri en tôle, fouler aux pieds le frais de la tuile ou le doux de la laine, s’étendre sur un lit de plumes ou sur des nattes de jonc, tout cela est le fait de Dieu, de rien ni de personne d’autre.  

Lui, il ne sait pas très bien comment on peut supporter cette soumission au temps qui passe, cette résignation devant la dictature de « l’écrit », comment un tel abîme puisse exister entre leurs préoccupations, leurs désirs, sans qu’il ne s’agisse, de sa part à elle, évidemment, d’une attitude butée, obtuse.

Il est persuadé qu’elle finira un jour par découvrir les « vraies » valeurs.

C’est la rencontre improbable de deux Pygmalion qui s’ignorent mais deux Pygmalion qui comptent bien sculpter l’autre à son idée. Pour les noces de Galatée, on verrait plus tard.

 les

On aurait dit qu’elle murmurait des mots d’amour à l’oreille des chèvres, assise au milieu de son cercle de commères, qu’elle leur racontait, qu’elles écoutaient. Elles hochaient la tête avec gravité, la barbiche frémissante et l’oeil allumé.

Mais qui peut dire ce qu’il y a dans la tête d’une chèvre ?

— Ah, c’est toi ?

Une froideur d’iceberg. Hostile, presque agressive.

Il dérangeait.

Un peu…

En fait c’est surtout que le soleil était déjà bas et qu’elle avait espéré le rencontrer par hasard  et surtout plus tôt. Bien plus tôt. Puis les corneilles qui se chahutaient en haut de l’eucalyptus, elles si bavardes quand elles ne sont pas menacées, s’étaient envolées sans un cri. Elle savait lire les corneilles : il avait dépassé les mimosas, il arrivait.

  Et il savait comment dégeler un iceberg…

— C’est joli ce que tu chantes ?

— C’est l’histoire des cailloux que chante ma grand-mère.

— Elle est chanteuse ?

— Non, elle est grand-mère !

— Ah, bon…

— Tu veux que je te raconte, ou quoi ?

— Si tu veux.

— Ça dit comment on mesure la première vie des gens au pays de grand-mère Amina.

— La première vie ?

— Oui. C’est comme ça dans son pays.

— C’est où, son pays ?

— Dans les montagnes…

Un geste vague, sa main plane sur la colline, survole la plaine, dépasse la brume de l’horizon, atteint le bout du bout de la terre.

Elle fredonne :

« ô mon enfant, ta vie sera comme ce tas de cailloux il y aura deux cailloux pour le bonheur moins un pour la tristesse tu en ajouteras deux pour chaque mot d’amour et moins trois pour ta colère plus deux à la naissance de ton fils moins un pour le chacal et encore un pour chaque prière et moins trois le jour des criquets. « et sache, mon enfant, que la nuit venue les cailloux se concertent, ils se comptent et se recomptent.

Puis un, puis deux, parfois quatre décident de s’en aller, de commencer un autre tas, de compter les jours d’une autre vie.

« et à la fin, ô mon enfant, quand il ne restera plus qu’un seul caillou tu sauras que ton heure est arrivée car c’est ce caillou -là qui marquera ta place dans la terre."

— C’est un peu triste ton histoire…

— Ah… Tu ne l’aimes pas !

— Mais si, mais si, c’est une très belle légende !

— Mais alors pourquoi dis-tu qu’elle est triste ?

— Parce que c’est un peu triste, la mort, non ?

— C’est parce que tu ne sais pas que la mort c’est le début de la vie ! Pour le croyant qui observe la parole de Dieu il y a un paradis après la vie.

— Tu crois au paradis, toi ?  

— Bien sûr ! Le paradis c’est plus beau et plus grand que tout ce que tu connais. Même qu’il y a un arbre si grand qu’un cavalier peut galoper pendant toute sa vie sans jamais sortir de son ombre et le parfum qui s’exhale des fleurs peut être senti à une distance de cent ans (1).

— Est-ce qu’il y a un pommier ?

— Un pommier ? Sûrement !

 

— Et un serpent ?

 

— Oh ! Je ne sais pas ! C’est idiot, ça ! Un serpent au paradis

— Ne te fâche pas ! 

— Voilà ce que dit le Coran : les murs du paradis sont faits de blocs d’ambre et de rubis, de topazes et de pierre de lune.  

L’herbe des jardins c’est du safran, les cailloux sont des perles et il coule un vin de cristal aux fontaines

— Du vin ?

 — Oui ! Tu écoutes ? Et aussi des rivières dont l’eau est toujours fraîche, et des rivières de lait, des rivières de miel et toutes sortes de rivières et plein de fruits sucrés.

 — Habi, si ton paradis existe c’est sûrement le plus beau paradis du monde !

 — Le plus beau, oui, et c’est le dernier caillou qui en ouvre la porte. Tu comprends maintenant…

 — Oh, oui ! Quand même, toutes ces cailloux qui sautent d’un tas à l’autre, la nuit, c’est stupéfiant…

 Mais Habiba n’ayant pas appris le sens du mot humour ne sait pas encore distinguer le sérieux du persiflage.

1 authentique, les fleurs de cannabis sativa , ça exhale très longtemps…

 Voila chers lecteurs, j'ai pris le temps de vous éditer trois chapitres en une fois car je sais que certains d'entre vous sont impatients d'avoir la suite de HABIBA.

Cher Jean-Frédéric, je te remercie encore pour ce cadeau littéraire. J'ai pris la liberté de signaler à Françoise que tu avais mis un commentaire sur le dernier article.....

Posté par micheldupre à 16:22 - Commentaires [7] - Rétroliens [0]
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24 avril 2012

HABIBA 6 pas grand chose d'autre

Ben oui, chers lecteurs, le temps est gris et pluvieux (sauf peut être pour ceux de nos amis qui vivent dans le sud-est de notre beau pays). Il n'y a pas eu énormément de voyage vers Marrakech, donc pas grand chose à raconter non plus.

Mais aujourd'hui un de mes amis, fidèle lecteur et ancien de la Rue de la Liberté a retrouvé une photo faite par son papa et me l'a envoyé avec l'autorisation de vous la montrer.

J'en suis particulièrement content, car elle fera bien la transition avec les chapitres suivants du Roman qui nous occupe actuellement. Cette jeune fille du bled s'appelait surement HABIBA.....

l'enfant du bledDEF

                              La photo a 55 ans, la fillette porte entre autres une                                         pièce de 5 Francs frappée de l’étoile Chérifienne

 

 
 
 

 

 
 
 

le papillon et laraignée

Les invités ont fait place nette mais Fils-de-Roumi est resté. On l’a vu se promener avec Monsieur LeChien. Le calme est revenu sur la maison, à la cascade, partout.

Sur la colline, les chèvres reposent à l’ombre du figuier, c’est l’heure chaude où il fait bon s’étendre et regarder le temps passer.

Habiba… mais Habiba n’a que faire du temps qui passe : elle est retournée dans son bunker sous le jujubier. Elle surveille.

L’anachorète est complètement seul, loin des il-faut, loin des je-dois, protégé d’un côté par une saillie de roc rouillé de lichens et de l’autre par une palissade de troncs majestueux qui font de sa thébaïde une véritable salle de concert, un cocon symphonique où flûtes, harpes et contraltos naissent des jeux de la cascade. Le dos lové dans le creux d’une souche éventrée, un genou plié pour soutenir son carnet, il appartient à l’endroit, il fait corps avec la pierre, avec l’arbre, avec le temps.

On le croit assoupi mais il est araignée qui s’ignore, au centre d’une toile invisible.

 Dans le jujubier, tout doucement, silencieusement, l’esprit papillon déplie ses ailes…

Lui, il décrypte, il annote, il marmonne, il rêve ; la tête penchée sur le côté, absorbé par son écriture, il a l’air tellement indérangeable…

En regardant le tunnel d’arbres au dessus du ravin, le ciel avec ses nuages blancs poussés par le vent, tu imagines que tu aimes cet endroit, cet être, ce pays, tu imagines que tu es heureux comme avec une femme, que tu es en elle, même si tu sais que tu ne pourras jamais l’avoir toute et pourtant tu l’as toute et tu t’étales en croix, parce que c’est doux, parce que c’est le soleil, l’eau, le cristal entre les roches, le parfum du géranium écrasé.

Cette terre je veux m’asphyxier à la respirer, je veux me noyer à la boire, je la veux nue que mes yeux la caressent, je veux devenir aveugle pour que rien jamais ne m’enlève cette image de chair de pierre, de seins de brume, de jambes d’arbres, de cris de vie…

Il s’est aventuré dans cette histoire, il ne sait plus s’il la vit, s’il la rêve ou s’il la lit, le présent, la fiction, la musique de la cascade, tout est mélangé.

Quelque part, dans le décor, un appel…

Complètement seul…

Nul n’est jamais vraiment seul dans cet étrange pays. Il y a toujours au détour du chemin, derrière le buisson, au plus profond de l’ombre, des êtres qui semblent surgir de terre quand la terre est nue, du néant quand tu crois être devant le néant. Ils naissent des arbres, ils se démoulent des dunes, ils se dégreffent des tumulus. Sur la ligne droite à mourir d’ennui qui mène à l’horizon, la butte accouche d’enfants aux mains pleines, des figues sèches, des cristaux d’agate ou des oiseaux affolés, mariés à la mort par un brin d’herbe passé dans leurs narines.

— Hé, toi !

Complètement seul…

À part ce digueling discret, là-bas, et l’écho d’un sifflet qui avertit, quand on sait le reconnaître, qu’un troupeau, des silhouettes en djellaba et des myriades d’enfants vont apparaître là où il n’y avait rien.  

Complètement seul…

À part cet appel étrange, là-bas, un long cri qui ondule comme un serpent, qui se répercute de colline en colline, waah-lh’arbi-haaôôô, qui longe les méandres de la rivière et atteint des distances insoupçonnées sans que l’on sache ni d’où il vient ni où il va, à qui il est destiné.

 L’esprit papillon est sorti de son refuge. Un battement d’ailes et le voilà tout près de la toile d’araignée.

— Hé, ho, qu’est-ce que tu fais?

Et lui qui se sait si parfaitement seul, mi-là, mi ailleurs, mi en dedans de lui, il croit un instant qu’elle fait partie de son poème. C’est la première fois qu’il la voit vraiment, qu’il la regarde : Ah, oui ! l’ombre discrète… un chat sauvage …

Elle est au-dessus de lui, deux grands yeux verts dans un tas de chiffons, un geste pudique, la main sur le foulard qu’elle ramène sur son visage. Elle a des sourcils très noirs qui se rejoignent autour de la fibule dessinée sur son front. Dans son regard il y a un mélange bizarre de retenue et d’effronterie, de provocation et de pudeur.

Curieuse, hardie… mais prête à se dissoudre aussitôt, à disparaître, à mourir d’un seul mot.

Elle est presque jolie cette petite femme. En fait, avec son bec-de-lièvre, elle ressemble un peu à ces poissons exotiques qui déposent des millions de petits baisers sur la paroi vitrée des aquariums.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’écris.

— Tu écris quoi ?

— Un poème.

— C’est quoi un poème ?

— Euh… les arbres, le ciel…

Les yeux de Habiba volent des eucalyptus aux nuages, des nuages au crayon, à lui, sans bien comprendre. Pourquoi écrit-on les arbres ?

— Vas-tu les mettre dans ton cahier ?

— Quoi ?

— Les arbres !

— Mais non, que tu es bête !

Et pourtant c’est un peu ça. Pendant qu’il explique ce qu’est un poème, la main sur la bouche elle muselle sa curiosité, elle refoule les questions, ça bouillonne, elle voudrait dire…

Comment on t’appelle ? Quel âge as-tu ? As-tu un frère ? Crois-tu en Dieu ? As-tu vu d’autres pays ? Es-tu riche ? Est-ce que tu as des amis ?

Mais elle dit :

— Pourquoi tu écris ?

Et lui, du haut de sa chaire d’humaniste omniscient, avec toute la condescendance de la fonction :

— Ce n’est pas pour quoi, c’est pour qui

— Ah… Et c’est pour qui ?

— C’est pour quelqu’un que j’aime. 

— C’est quelqu’un qui t’aime ? 

— Je ne sais pas. 

— Tu ne lui as pas demandé ? 

— Je ne lui ai jamais rien demandé. 

— Alors c’est que tu ne l’aimes pas assez ! 

Lui, un brin railleur… et deux brins agacé : 

— Et toi, la bergère, qu’est-ce que tu sais de l’amour ? 

La bergère papillon ne mord pas, elle saute du coq-à-l’âne. 

— C’est quoi la musique ? 

— Quelle musique ? 

— La musique dans ta maison… 

— Ah ça… c’est une musique de Bach. 

— De bac ? 

— Oui.

— Ah.

Elle n’avait pas encore vu de bac à musique, mais elle n’ajouta rien. C’est quelque chose qu’elle aurait aussi dans sa maison, un jour. Un vrai bac à musique de Roumi.

— Bon, faut que j’y aille, les chèvres m’attendent !

Elle contourne le jujubier et disparaît.

L’esprit-papillon échappe à l’araignée qui ne sait pas qu’elle est araignée pour un esprit-papillon. 

C’était avant-hier. Hier il a eu la paix. 

Aujourd’hui elle n’est pas là non plus…

Alors il a suivi la piste des clochettes, mais juste comme ça, parce que le poème est en panne, parce qu’il ne comprend pas tout, parce qu’il n’a rien d’autre à faire. Il l’a surprise à la rivière, de l’autre côté, les cheveux dénoués, les jupes relevées aux genoux, les pieds dans l’eau.

Terrifiée d’abord. Puis très fâchée…

Farouche… un chat sauvage toutes griffes dehors…

puis un peu moins fâchée, puis presque plus fâchée.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Moi ? Rien !

— Alors pourquoi tu es là ?

Non, je ne t’ai pas suivie, non je ne te surveille pas, je ne voulais pas te faire peur ! Mais merde, qu’est-ce que je fous là avec cette… cette…

Et voilà, c’est à lui maintenant de se justifier !

— J’étais à la cascade, j’ai entendu les clochettes des brebis, c’est tout, alors j’ai voulu…

— C’est pas les brebis.

— Comment ça, pas les brebis ?

— Si tu es aussi savant qu’on le dit, tu verrais des chèvres, pas des brebis !

— Oh, je sais, merde, c’est pareil…

— Tu sais merde ? Tu sais tout ? Et d’abord pourquoi tu es ici, pourquoi tu n’es pas reparti à l’école de la ville ?

— Parce que c’est les vacances, tiens !

— C’est quoi les vacances ?

Et dire que je voulais lui expliquer un poème…

l
architecte
 

— Est-ce que tu apprends le Coran ?

Tout naturellement, sans qu’il sache par quel détour, on en était arrivé là. Un véritable opus incertum, toutes ces questions imbriquées les unes dans les autres…

L’école c’est comment, les vacances c’est quoi et Pâques c’est qui, les gens c’était qui, et cette fille c’est quoi, oui, la fille aux cheveux noirs, et toi tu habites où, c’est quoi l’internat, c’est comment, et pourquoi…

— Le Coran, oh non… je n’apprends pas le Coran. On apprend des langues étrangères, la géométrie, les sciences…

— Les sciences, c’est quoi ?

— C’est l’étude des pierres, de l’air, de l’eau, des insectes, de la vie, quoi !

— Mais on n’a pas besoin d’aller à l’école pour ça !

— Tu ne vas pas à l’école, alors qu’est-ce que tu en sais ?

Moi, je dois savoir ce qu’il y a dans les livres si je veux être docteur ou architecte, ou autre chose, après…

— Si tu veux être autre chose après ? Tu ne sais pas ce que tu es ? Ton père ne t’a pas dit qui tu es ? Tu es là, tu marches, tu respires et tu ne sais pas qui tu es, où tu vas, après ?!

— Mais…

— Mais rien ! Qui peut savoir qui tu es, toi, si toi tu ne sais pas si tu es docteur ou si tu es berger. Et pourquoi ils voudraient que tu sois docteur après si tu dois être berger. Après… après quoi d’abord ? Et puis après, c’est quand ?

— Écoute, tu ne comprends pas… 

— C’est toi qui ne comprend rien… Tu ne réponds pas, tu dis que tu apprends les sciences et que ça t’apprend la vie…mais tu es là, debout, à regarder autour de toi et qu’est-ce que tu vois ? Tu ne vois rien.

Tu écoutes mais tu n’entends pas, tu lis des livres mais tu ne vois pas l’herbe qui pousse, les fleurs qui font des fruits. Tu ne sais pas ce qu’il y a après !

Moi je sais la fleur, je sais le fruit, je sais le jour, je sais les chèvres… et je sais ce que je suis parce que c’est écrit. 

Pourquoi est-ce que je voudrais être une autre, après ?

— Écoute, Habi… 

— Habiba !… Ouvre les yeux, écoute, sens, goûte, et tu sauras tout ce que tu dois savoir. Baisse-toi, retourne chaque pierre, soulève la mousse, regarde ce qui bouge, ce qui vit, ce qui vole, observe le fourmilion qui creuse son entonnoir dans le sable, soulève l’écorce pour voir le mille-pattes, déplace la pierre pour déloger la couleuvre ou le scorpion, presse la fleur pour sucer l’acide et le sucré, écarte l’herbe pour surprendre la perdrix, couche-toi sur le dos et observe le rouge-gorge, garde le silence, écoute-le chanter et tu trouveras son nid, les oeufs bleus et les poussins gras qui sont un cadeau de Dieu.

 

— Je n’ai pas de temps pour ça, je dois d’abord apprendre un métier, gagner de l’argent, choisir, faire ce que je veux… 

— Ah… alors tu seras riche ? 

— Oui, peut-être… 

— Alors tu auras de la terre, après ? 

— Non ! De la terre, non ! Moi, ce qui m’intéresse, c’est de construire des routes, des villes, des ponts. Pas de labourer la terre… 

— Un homme n’est pas un homme s’il n’a pas de terre ! 

— Mais Habi… 

— Habiba ! Je m’appelle Habiba ! 

— Habiba, un savant, un écrivain, un scientifique… ils n’ont pas besoin de terre pour être des hommes ! 

Mais le couperet tombe, avec un brin de commisération, 

elle conclut : 

— Un homme sans terre n’est rien ! 

Il se tait, pratiquement vaincu, prêt à battre en retraite, mais elle en profite pour asséner le coup décisif :

— D’ailleurs pourquoi veux-tu être architecte, après ?

C’est quoi architecte ? Est-ce que Dieu sait seulement ce qu’est un architecte ? 

Et pouf, l’architecte ! Exit l’après, les sciences exactes et l’architecture. Évanouis en fumée, explosés par le simple bon sens…Adieu ponts, chaussées, gratte-ciels. Entrée des spinulus et des fourmilions, des sauterelles grillées et du lait caillé… Sans parler du chat sauvage toutes griffes dehors.

Comme il n’y a rien à ajouter elle extirpe des plis de son foulard un petit paquet emballé de papier ciré. Une boule un peu collante, quatre dattes mûres, parfaitement molles.

— Tu en veux une ?

Deux dattes chacun. Elle a une drôle de façon de pincer la datte pour en extraire le noyau. Lui tourne et retourne le fruit dans sa bouche avant d’en souffler le noyau à six pas, comme avec une sarbacane.

Ils rient.

Elle se lève :

— Viens, je vais te montrer quelque chose… et elle l’entraîne à quelques pas de là, près d’une talle de palmiers nains. Elle s’agenouille, écarte avec précaution un bouquet de palmes miniature bardées d’épines jaunes, en saisit le coeur et le tranche à la base d’un coup de couteau, une espèce d’Opinel à la lame branlante mais affûtée comme un rasoir.

Elle refend le coeur par le cul, délicatement, pour l’ouvrir comme une huître. Et là au milieu, gros comme un doigt, un superbe ver blanc nacré, rond, dodu, qui se tortille, un foetus extirpé de son ovaire de chlorophylle sucrée.

Elle exulte, la proie gigote entre ses doigts.

— Tiens, c’est bien meilleur qu’une datte.

— Non, merci !

— Mais si, goûte-le, c’est très bon !

— Non, non… vraiment, toi, vas-y ! 

Alors elle croque la datte vivante et ça explose dans sa bouche, ça gicle vert-jaune, ça remue, c’est délicieux, elle se lèche les lèvres, s’essuie sur la manche, aller-retour.

Elle pouffe derrière sa main, c’est Épicure enfant.

Le fou rire, tous les deux, puis : 

— Tu vois ? 

— Quoi ? 

— Le ver de doum… 

— Oui ? 

— Il n’y en a pas dans tes livres !

CQFD.

Bonne lecture mes amis. Courage aussi, la météo annonce encore quelques jours de giboulés de Mars et puis viendra le mois ou l'on pourra s'habiller comme il nous plait.

Votre toujours MICHEL

 

 

 

Posté par micheldupre à 20:48 - Commentaires [22] - Rétroliens [0]
10 avril 2012

Abrielle, un heureux grand père et Habiba

Bonjour à tous. Vous devez vous dire que j'aurais pu profiter des fêtes de Pâques pour écrire un article.

En fait j'ai tout mon temps pour cela, il ne me faut que le courage et l'occasion. Et maintenant j'ai un bon prétexte pour me faire pardonner. J'ai fait connaissance de ma petite fille. Abrielle....Mon fils et son épouse sont venus nous présenter le "Tuitième" merveille du monde.

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Abrielle....

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C'est une très gentille petite fille, sage, souriante et aimable qui a occupé mon coeur et mon âme pendant les fêtes de Pâques....et que je ne peux pas m'empécher de vous présenter ici.

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Même PAULA, notre chienne est tombée amoureuse de ce petit brin de jolie fille....

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Paula en train de faire connaissance d'Abrielle, dans les bras de son papa.

Donc maintenant vous savez pourquoi je n'ai pas vraiment eu de temps pour écrire. Mais bien sûr je ne saurais résister au plaisir de poster cette carte postale qui semble dater de 1935 et qui montre un coin de Palmeraie.

Elle fera certainement très plaisir à nos Mamies (Elles sont quelques unes à féquenter le Blog et quand je dis Mamies ce sont de vraies grands mères, celle de la génération de mes parents).

palmeraie

C'est notre ami CHARLES qui se "retraitise" parfaitement et qui a commencé à vider ses cartons à chaussures...

Je vais maintenant faire plaisir à tous ceux qui attendent la suite d'une autre HABIBA. Voici deux nouveaux épisodes.

 

 

 L'Ellipse

 Le Hadj a dit que les Roumis ne reviendront pas avant quelques semaines. On n’aura donc pas besoin de Habiba.

Il a expliqué qu’une semaine c’est le temps qu’il y a entre un marché du vendredi et un autre marché du vendredi.

Alors quelques semaines c’est dans longtemps, plusieurs marchés du vendredi. Mais Fils-de-Roumi, quand il reviendra, elle lui demandera, oui, elle n’aura pas peur, elle va lui demander de raconter la ville. En attendant, demain, c’est le chemin des chèvres.

Comment les chèvres savent-elles que c’est l’heure ? Pourquoi appellent-elles alors que des franges de ténèbres se glissent encore dans la tente, sous les couvertures, par les interstices entre les peaux, par les planches disjointes de la porte de nuit.

L’aube est encore assoupie, elle filtre à peine là-bas entre les arbres, derrière la colline des amandiers, alors que l’air pique, frisquet, que le pas traîne encore un peu.

Dans l’obscurité de la noualla des chèvres, Habiba ne voit que des yeux, une vague de lucioles qui chevrotent, il faut leur parler, leur raconter la promenade qu’on va faire, elles se pressent contre ses jambes, elles ont eu très peur en s’éveillant, elles ont fait un mauvais rêve, le babillage est contagieux, les queues se trémoussent, il faut ébouriffer le tapis de paille pour qu’il sèche, remettre un peu de foin au râtelier pour le petit déjeuner de ces dames, et puis c’est la traite.

Elles s’agglutinent autour du tabouret et se plient à l’exercice de bonne grâce. C’est le moment doux, surtout le petit coup de torchon mouillé sur le pis et puis le massage qui soulage, la main qui pétrit la forme tendue, la crampe qui se détend, les giclées de lait fumant qui sonnent sur le bord du seau, une tape sur les fesses, la suivante prend place entre les genoux, le calme est revenu, on s’empile près de la porte, les odeurs du jour qui se lève, le goût de rosée, le beurre de trèfle, la clochette rassurante, on y va les filles, allez, ce sera encore une belle journée… Comment les chèvres savent-elles que ça ira ?

Il faut comprendre qu’on ne mène  pas les chèvres. Dès que le parfum de liberté parvient à leurs narines, elles explosent, trampolinent, batifolent, girouettent, minaudent pour une bouchée de moutarde, une tête de pissenlit, grimpent sur la souche, explorent la pierre moussue, disparaissent derrière le jujubier pour gober la fleur de ciste coiffée de pollen, sursautent au sursaut d’un criquet et rebondissent encore une ou deux fois pour faire semblant, pour le plaisir, bêlant leur angoisse aux copines qui bêlent leur angoisse aux copines qui bêlent leur angoisse…

L’apprenti apprendra vite que tous ces détours, ces fioritures, ces fariboles n’ont qu’une fin : aujourd’hui c’est la grande ballade du nouveau berger, sa leçon va commencer ! S’il n’a pas compris qui dirige, il s’expose à une rude journée d’appels, de sifflets, et d’échos de bê-ê provenant de cent points cardinaux, de cavalcades, d’échappées, de fureur, de panique, de honte… et il rentrera au bercail, confus, aphone, épouvanté d’avoir à avouer le fiasco annoncé, les bêtes égarées, les genoux égratignés…

 Mais à l’heure habituelle, hé, tiens ! voilà justement la manif de fofolles qui réapparaît au détour du sentier, elles reviennent au gîte en se bêlant de bonnes histoires de gardien perdu…

 Garder les chèvres… mener les chèvres… voire suivre les chèvres n’est pas une sinécure. Il faut parcourir d’immenses étendues parsemées avec parcimonie d’herbe neuve, gravir les collines, dévaler les coulées, escalader les rochers, franchir les  escarpements, trotter l’oliveraie, contourner les amandiers et après tout ça, à la fin de la journée, se retrouver là, juste à l’heure, en vue de la bergerie, alors que le soleil se glisse derrière la montagne bleue, allonge l’ombre qui s’étale comme une vague, ensevelit les bosses, efface les creux, et enterre le sentier des lapins.

C’est l’ellipse du berger.

 

Habiba sait qu’il faut marcher dès l’aurore vers le soleil, droit devant vers son petit lever dans l’horizon en feu, lentement, à pas comptés, car il faut d’abord que tout s’éveille : c’est l’heure de l’herbe tendre, il faut laisser aux chèvres ivres d’aube le temps de se mouiller le museau de rosée, le loisir de folâtrer de touffe en bouquet, de piétiner un nouveau chemin tout de méandres entre le vert pâle et le croquant, du bouton de coquelicot à la pousse sucrée de la folle avoine. Elles hésitent, elles renâclent… Habiba leur dit des mots de chèvre, leur rappelle le rendez-vous, elles hochent une barbiche insolente, les oreilles au vent.

 

On trottine vers le soleil, on oblique un peu vers le sud, il faut empêcher l’ombre de revenir sur soi, la garder derrière comme un ange gardien. On broute en ligne le liseré des herbes hautes, puis un peu en rond, en hachures, on rase une salicaire,  on se parfume de menthe-flio, on cueille quelques pétales de ciste tout chiffonnés, on décapite une rosette de statice mauve…

 

Bientôt le rythme des cavalcades se ralentit, le calme gagne les caprins, les langues roses pendent hors des museaux silencieux, on courbe encore plus à droite, l’ombre dans le dos raccourcit, le soleil est haut, il est temps de retrouver la source, c’est une nouvelle bourrée à qui arrivera la première, on se pousse, on se bouscule et on se chevrote dans les oreilles, le cou tendu on se filtre une bonne lampée d’eau fraîche, on s’en bat les oreilles, on se lèche les babines.

 Habiba a déposé le nouveau chevreau sur ses pattes raides, il se délie, trois quatre enjambées chancelantes, il trébuche, se remet, puis d’un coup de boutoir s’arrime au ventre de sa mère, les pattes écartées. Encore une ou deux broutées de cresson, une tête d’asphodèle et la troupe reprend son cheminement vers l’ouest, vers la pinède et les eucalyptus qui annoncent un peu de fraîcheur.

Vers midi, quand la terre est recouverte de son linceul de ciel chauffé à blanc, quand la brise arrête de chuinter entre les branches, quand les arbres deviennent flasques et silencieux, alors les chèvres plient une patte, puis les deux et se laissent tomber sur le flanc en petits groupes à l’ombre des eucalyptus. Les babillages cessent, les museaux reposent sur le sol, les paupières aux grands cils frémissent, on s’en regarde un peu l’intérieur puis on ferme les volets pour de bon.

 Plus un souffle, plus un bê-ê, le cisaillement des cigales reprend le dessus puis s’évanouit, c’est l’heure de la sieste.

 Au milieu du troupeau engourdi Habiba dorlote le cabri replié sur son ventre. Elle berce ses rêves d’une mélopée mélancolique dans une langue douce, une langue parfumée au miel de jasmin, na-ahna-a-naah… sol sol sol… la mi do… do do ré, un long poème qui raconte les fleurs et la lune, et le soir et la pluie, et la terre et l’oiseau. Et l’amour.

lumières de l’ombre

musique du coeur

princesse des brebis

crépuscule du silence

le ciel des grillons

la cigale du courlis

les sillons tendus

l’essence de la vie

la tourterelle s’envole

tièdes fragrances

et cris de sang

l’abri de tes seins

le ventre aride

chemins de terre

et rêves de ville

une pile de cailloux

le temps passé

vents du désert

et poussière rouge

le soir du jour

à l’heure du chergui

le serpent furtif

une étoile sur le front

et dans son rêve à elle ruisselle une douce pluie, elle boit l’eau des nuages et elle baise la lune, elle rit avec le chevreau, elle caresse la terre, elle s’ennuie des larmes du temps, de l’amour, quoi l’amour, quel amour ? et la chanson s’évanouit avec l’oiseau qui s’envole, na-ahna-a-naah…

 La boussole du soleil a tourné, le chevreau réclame. Le troupeau s’ébroue, tiens, mais qu’est-ce qu’on  fait, ho ! c’est quoi, on se regroupe, le cou dressé, la tête au vent, on piétine un peu, on se tasse, ventre à ventre, qu’est-ce qu’elle dit, confidences, des fois c’est froid la nuit, le chacal, et l’autre qui parle du bouc, le bouc qui pue, là-bas dans l’enclos et celle qui gouaille il ne puait pas tant que ça quand t’étais entre ses pattes, oh le criquet, ça m’a fait tout drôle, elle s’esclaffait, et l’autre encore, la grosse à la barbiche grise, alors on y va bientôt ?

Un sifflet, un ordre bref, le cabot mordille ici et là, c’est reparti. Habiba ferme la marche, le chevreau sous le bras, la houlette en guise de sceptre.

Quatre heures, les ombres dans le dos sont de plus en plus longues, plus nettes, un halo vibre sur le poil des commères, les oreilles se découpent, les ventres brillent, les yeux clignent à chaque strie de lumière, ombre lumière ombre lumière, les troncs d’amandier, la poussière dorée…

 L’ellipse piétinée a rejoint l’ellipse du temps, l’euphorie est infinie car on sait la bergerie là, de l’autre côté de la butte à l’olivier. On ne la voit pas encore mais le rythme s’accélère, on ne batifole plus, ça sent l’écurie, la petite maîtresse des chèvres nous a ramenées à bon port, c’est le sprint, les derniers mètres, la bousculade pour se mettre à l’abri du noir de la nuit qui vient, des peurs ancestrales.

Et du chacal.

 

 
 
 
 
 
 

Un dimanche à la campagne

Le haut du sablier des semaines s’est finalement vidé. On a fait le grand ménage dans la maison, les cruches sont pleines, les fenêtres ouvertes sur le printemps, le canard bancal et monsieur LeChien ont réintégré la cuisine.

La fourgonnette est arrivée ce matin, vite suivie de deux autos qui ont déversé leur bagage de monde, des gens de ville, des enfants, des paquets, des bouteilles, des ballons, un vélo…

Le Hadj qui est toujours bien informé a expliqué que les Roumis vont rester là deux ou trois semaines, les vacances de Pâques. Leurs amis les quitteront dimanche soir, c’est comme d’habitude, et Habiba devra se faire discrète quand on aura besoin d’elle. Le reste du temps elle pourra s’occuper des chèvres.

Toute la matinée des hurlements ont retenti là-bas, à la cascade. Elle sait bien ce qu’il s’y passe, ils sont presque nus, ils s’aspergent d’eau, ils se font peur, ils rient, ils se touchent, ils s’étreignent, bonheur, ensemble…

C’est une crampe à peine tolérable, là, au milieu du ventre, elle voudrait… mais non, ce n’est pas possible… oh, être avec eux, enlever ses vêtements, elle aussi exposer sa peau, laisser l’eau couler…

Discrète, Habiba, on te l’a dit : sois discrète !

Alors elle se change en ombre discrète, en couleuvre tigre, elle rampe, les sens en alerte, elle approche sans se faire voir, sans un bruit, prête à bondir et disparaître dans les fourrés. Seule son ombre pourrait la trahir, et encore, même son ombre est  discrète !

 Les pieds nus effleurent à peine la glaise durcie, contournent les embûches, les mouchards : pas une brindille pour craquer, pas une pierre pour rouler, pas même une alouette pour grisoller un avertissement à ses poussins. Le sentier qui dévale la butte est enchâssé dans une végétation complice et Habiba sait que Habiba est invisible.

Encore quelques pas et elle se glisse, disparaît dans le jujubier. Les branches de l’arbuste jaillissent du sol comme un feu d’artifice de tiges lisses couronnées de touffes de feuilles qui retombent tout autour comme une gerbe d’étincelles. Une grosse cloche verte, imperméable au regard, hermétique. Il y a moins de six pas entre le jujubier et la cascade : elle pourrait même les toucher quand ils sortent de l’eau. Si elle voulait…

Deux enfants blonds barbotent dans la mare. Elle les voit mal car à demi cachés par la botte de joncs, mais elle sursaute à chaque hurlement de frayeur quand l’un d’eux se transforme en monstre marin pour dévorer l’autre.

Assise en équilibre sur l’éperon rocheux, les bras autour des genoux, la fille aux cheveux noirs lui fait presque face. Elle surveille les enfants. Elle est très nue, les épaules, les bras, les jambes nues, pas même un foulard sur sa chevelure lisse, une chevelure si parfaite, si symétrique. Elle a le visage blanc comme du lait, une peau claire de Roumi. Comme elle l’envie.

Fils-de-Roumi est allongé sur le dos, les yeux fermés, indifférent. Mais si près, si près d’elle.  Comme elle la déteste. Au plus profond de son refuge, Habiba relève ses jupes jusqu’à mi-mollet, même un peu plus haut. Elle a le genou rond, un peu proéminent, la jambe nerveuse, la peau un peu trop foncée, pain d’épice… Sa peau elle la voudrait plus pâle, bien plus pâle, presque miel. Comme celle de Fils-de-Roumi.

Dans sa famille à elle on rit de la blancheur des Roumis mais, lui, cette peau dorée… Non, elle ne sait plus… elle voudrait frotter cette peau trop noire jusqu’à ce qu’elle s’éclaircisse, comme la sienne, comme du pain doré.

Et puis il y a ces pieds. Ils ne lui appartiennent pas vraiment, ces pieds. Des pieds faits pour marcher sur la boue séchée, sur le schiste brûlant, sur la rocaille… des pieds forts, durs, la plante fendillée, craquelée comme un raku, des pieds avec des doigts comme des crochets, prestes, agiles comme des petits tentacules de pieds… Si elle pouvait, elle les changerait, ces pieds-là. Elle aurait des pieds comme lui, oui, avec des doigts fins, allongés, serrés comme des grains de muscat, et puis des ongles au bout, bien alignés, des bouts de pied qu’on aimerait prendre dans ses mains, protéger du froid, de la terre, des autres.

Je les laverais sous la cascade, doigt après doigt, autour, dessous, puis je les oindrais de beurre, ils seraient doux et tièdes.

Habiba déteste ses pieds. Elle laisse retomber ses jupes et se recroqueville dans son gîte. Elle déteste aussi beaucoup la fille aux cheveux noirs, et ses petits pieds couleur de lait…

Les rires et les éclats d’eau avaient cessé depuis un bon moment lorsqu’elle osa dénouer son ankylose et se glisser hors du jujubier. Il n’y avait plus que le train de l’eau bouillonnante, une cavalcade d’écume, furieuse, menaçante maintenant.

Ricanante.

La colère, la perfidie du torrent la fascinait. Elle se demanda s’il l’emmènerait là où il va, dans un endroit où les pieds seraient  fins et les peaux dorées, où les enfants seraient joyeux, où la solitude n’existerait pas. Elle avait froid maintenant, elle appela pour réunir les chèvres.

Il était temps de rentrer.

Voila, mes chers Marrakchamis, les anciens comme les nouveaux, je termine cet article en vous souhaitant une bonne semaine et pas trop de crise de foie (à cause des chocolats de Pâques bien sur).

A bientôt.... Votre TOUJOURS MICHEL

 

Posté par micheldupre à 15:54 - Commentaires [12] - Rétroliens [0]
01 avril 2012

HABIBA 4 et encore le Tichka.

 
Bonjour chers amis blogeurs. Vous avez, presque tous, reçu il y a quelques jours, un courriel de ma part vous informant que j'avais changé d'adresse E.Mail et que j'avais eu des difficultés avec l'adresse ancienne. C'est ainsi que certains amis, qui m'avaient envoyé, des anacdotes, des images et mêmes des voeux de bonne année, s'étonnaient de ne pas avoir eu de réponse ou de n'avoir pas vu leurs photos publiées. Vous savez maintenant tous pourquoi!

C'est ainsi que j'ai retrouvé le courriel envoyé par Monique DB..qui me disait ceci :

Michel,

Je ne sais pas si tu me boudes, mais mes deux derniers mails sont restés sans réponse... et j'en suis très très étonnée, malgré tout je suis toujours fidèle à ton site.

Pour faire suite des photos du col du Tichka et fréquantant à l'époque souvent la région, je ne résiste pas à te faire parvenir une photo début des années 1950 où l'on peut lire intégralement le texte. L'altitude du col est souvent variable...Il y avait aussi à l'époque une barrière de neige à Igherm Nougdal. Le car des transports BONICI arrivant devant la cantine de mes grands parents DROUIN. La montée du col ne devait pas être une partie de plaisir vu la quantité de neige et l'état de la route étroite.

A bientôt, amicalement. Monique DB  

Vous pensez bien que je me suis empressé de lui répondre et je la remercie, ici, de sa fidélité et de sa gentillesse. Voici les photos qu'elle avait joint à son envoi.

Barrière de neige à Igherm Nougdal vers les années 1950

Barrière de neige à Igherm Nougdal dans les années 50.

Col du Tichka vers les années 1950

Col du Tichka, années 50

car Paul Bonici arrivant à Igherm Nougdal

Un des cars Paul BONICI arrivant à Igherm

car Paul Bonici devant la cantine Igherm Nougdal

Le car BONICI devant la cantine

Merci Monique, ces photos me permettront de raconter qu'un hiver (mais je ne sais plus vraiment lequel.. je pense entre  1958 et 1961..) mon père qui était en tournée dans le sud du Maroc, comme souvent puisque c'était son boulot d'aller contrôler les postes et les transmetteurs  des stations radio du Grand Sud, était resté bloqué plusieurs jours - et je crois même deux semaines - dans la cantine de la Mémé...

Ma grand mère, ma mère, mes frères et moi nous nous faisions beaucoup de souci, car nous avions appris que même le chasse neige avait été enseveli sous une couche importante de neige...

Monique, si tu avais des renseignements complémentaires à nous donner, ils seront les bienvenus.

J'ai aussi, à la suite de l'article précédent, donné une réponse à Christian qui s'étonnait de ne rien trouver  avant Novembre 2005. Si vous êtes intéressé par ma réponse, vous devrez allez la lire dans les commentaires de HABIBA3.

Et comme je suis le roi de la transition, je vous annonce deux nouveaux chapitres du roman de Jean Frédéric

Voici donc le suite de HABIBA:

CHAPITRE 6

les images mortes

Pour les gens d’en bas il fait chaud et sec, c’est une autre belle journée.

Sur la terrasse, torse nu, le Roumi sirote son café à l’ombre des bougainvillées. Par terre, un journal aux pages jaunies. La femme, courbée sur ses semis, est habillée court. Il y a des papillons partout, des centaines de fleurs multicolores qui prennent leur envol et rendent visite à leurs voisines le temps d’un baiser.

Fils-de-Roumi se promène dans le champ de moutarde avec monsieur LeChien, un setter irlandais de cinq ans. Ils nagent de vague en vague sur une mer de pétales jaunes.

Pour les gens d’en haut, sur la butte, c’est très chaud, très sec. Une rude journée. L’eau se fait rare, il faudra marcher longtemps pour trouver un peu d’herbe. C’est dur, morose, même un peu tendu, mais Dieu est grand. On a plus de temps pour prier.

Vers midi le ciel s’est soudain obscurci et les oiseaux se sont tus. L’immense nuage qui s’en allait vers l’est n’avance plus mais descend, s’étale comme un amibe géant, une gigantesque méduse qui enveloppe tout le ciel et le plaque au sol.

Les criquets ! Des millions de millions de criquets. Le monstre bourgeonne en éruptions désordonnées… une chape stridente comme si on avait un rasoir électrique dans la tête… le froissement métallique des ailes qui frôlent, les pattes qui griffent… les paquets gluants qui tombent des branches dépouillées, vidées de leur substance… des grappes bouillonnantes dans les cheveux, partout, insectes entremêlés à l’infini, gigantesque copulation désordonnée, fébrile, des mandibules avides, des ventres pleins qui giclent de vert quand ils s’écrasent… les arbres défoliés, décharnés, plantessquelettes, tiges-épines, totems macabres érigés sur un champ de bataille où la mort sent le feu et la moutarde, où rampent à perte de vue ces nouveaux nécrophages et toujours ce bruit, cette vibration acide, pointue, tout le temps, partout, qui ronge, qui rend fou… et les cris, les courses, les feux, les pleurs des femmes, les youyous, les rires des enfants…

Les criquets ont effacé les champs, rasé la prairie, dévoré le foin, ils ont transformé la noualla en squelette de tipi, ils ont troué les couvertures, gâché l’eau et le lait, grignoté le cabot affolé… et ils sont repartis gonflés, gavés, repus et fécondés, pour une autre croisade.

Désolation. Consternation. Colère.

 (les gens d’en bas)

— Et merde de merde de merde !

— Cette idée de semer de la moutarde, je te l’avais dit…

— M’man, regarde, ça fait du caca vert !

(les gens d’en haut)

— Souviens-toi, femme, le criquet est un messager de Dieu. C’est le bras de sa colère. Vois et souviens-toi, le Très-Haut punit les mécréants, les infidèles et ceux…

— Le Hadj, ce que je vois c’est qu’il n’y a plus d’herbe !

— C’est vrai ça… Prions, ma femme.

La situation est grave, mais pour tout de suite on mangera des criquets grillés. C’est tout à fait comme des crevettes grillées (pour ceux qui ont déjà mangé des crevettes grillées).

Le Hadj, faisant preuve une fois encore de son éminente sagacité, décida qu’il était temps de reconsidérer le caractère de ses relations avec le Roumi. Certes ce dernier avait subi le même désastre, il avait perdu son champ de moutarde et ses tomates italiennes, son jardin était dévasté, ses draps changés en charpie mais son foin, sa provende, son avoine étaient à l’abri, les animaux hors de danger.

Il allait lui faire une proposition.  

Le Roumi trouva le marché acceptable : on disait du Hadj que c’était un honnête homme (à un incident de bois mort près), il ferait donc un bon gardien.

Sa fille, une petite bonne femme propre, disciplinée, très travaillante – elle s’appelle Habiba, précisait-il – ça serait bien pour des gens qui sont souvent absents, une si grande maison, elle nettoierait tout, partout, et elle garderait les chèvres quand on n’aurait pas besoin d’elle à la maison, et elle irait chercher l’eau, et…

En échange on tolérerait la khaïma  en haut de la butte, on regrouperait les troupeaux sur les pâturages du Roumi et on permettrait à Lalla Zouina de cultiver un petit lopin de terre pour les besoins de la famille. C’était d’accord.

Les hommes ne doivent pas s’emparer de la main des autres hommes et l’agiter sans considération. Non. Ils doivent se contenter de l’effleurer, d’en frôler les doigts tendus comme pour partager une étincelle fragile puis ils portent l’index aux lèvres. Bien que le Roumi eût négligé cet aspect des usages en broyant la main du Hadj ce dernier décida de faire preuve d’opportunisme :  l’accommodement restait valable puisque les bêtes étaient sauvées, qu’on allait pouvoir les faire brouter sur les terres épargnées par les criquets et que, finalement, il suffirait de bien laver la main souillée par l’infidèle pour sacraliser toute la démarche. 

C’est ainsi, grâce aux criquets, qu’Habiba put s’introduire dans le monde bizarre et fascinant des Roumis. 

C’est vrai que les Roumis étaient souvent absents et la maison vide. Alors, généralement le vendredi, informé on ne sait comment, Le Hadj avertissait Habiba ils seront là demain, tu sais quoi faire… et Habiba se rendait à la maison le lendemain matin… Non, plus exactement, elle prenait possession de sa maison dès que le jour pointait.

Elle y était chez elle, libre, seule, excepté monsieur LeChien et le canard boiteux (oui ! un canard qui boite, ça arrive…). Ces deux-là avaient le droit de baguenauder dans la cuisine quand la porte était ouverte, le premier pour une part de fraîcheur et le second pour sa part de miettes.

La tâche de Habiba consistait à tout nettoyer, la grande table, la cuisine, mettre de l’ordre dans les chambres, aligner les livres de la bibliothèque, polir le parterre de marbre au savon de Marseille, laver les carreaux, battre les tapis. 

La femme du Roumi lui avait tout montré, les recoins à ne pas oublier, les bibelots fragiles, la place de chaque chose, le nid des fourmis et comment plier les serviettes. Tout était tellement nouveau qu’elle absorbait tout sans véritable étonnement, sans surprise, comme le moteur à lumière qui se mettait en marche tout seul au crépuscule ou le frigo, comme ils disaient, une grosse armoire blanche qui gardait les aliments frais pendant des jours grâce à une petite lampe à pétrole allumée en dessous. 

Elle avait ouvert le frigo un jour et s’était collée les seins contre l’intérieur de la porte jusqu’à ce que ça fasse froid. 

C’était magique.  

Le plus bizarre c’était les chaises et ça aussi elle avait compris mais c’était arrivé par hasard. On lui avait dit – la femme du Roumi – qu’il fallait qu’elle disparaisse avant que la visite n’arrive. Pour son bien, pour la protéger des djinns et des infidèles, pensait-elle, mais cette exclusion la frustrait, elle aurait voulu les voir, ces gens, les regarder vivre, les entendre chanter, crier. Surtout les enfants. Les toucher. Mais c’était risqué, il ne fallait pas.  

Sauf qu’une fois on lui avait dit de rester pour aider au service et faire la vaisselle.

C’est là qu’elle avait compris les chaises. Au milieu de la pièce il y avait une grande table ronde, haute, aussi large qu’une roue de charrette, oh même plus, comme le rond du bouc autour du piquet. 

Le Roumi ce jour-là avait fait un méchoui au petit cochon et ils étaient tous là, assis autour de cette table, sur les chaises. Pas accroupis sur des nattes, pas assis en tailleur sur les tapis, pas étendus sur des coussins brodés, mais tiens, comme au dispensaire.

 

Quand c’est pas grave, au dispensaire, on fait la queue, l’infirmier te donne un cachet ou une cuillère de sirop et hop ! dehors. Et ça va mieux, même si on recrache dès qu’on est sorti. Mais quand c’est grave alors c’est le toubib Roumi qui dit « Assieds-toi là, sur la chaise » et alors il faut bien tousser, deux ou trois fois, pour être guéri.

Sur une chaise… c’est comme ça que se soignent les Roumis, et c’est aussi comme ça qu’ils mangent. Droits, raides, obligés… Comme dit Le Hadj, c’est peut-être ça, la différence, ils ne savent plus se baisser pour s’asseoir, ni se mettre à genoux pour prier…

Mais, pour Habiba, le plus fascinant dans cette maison c’était le piano. Un grand coffre en bois rouge avec des chandeliers en cuivre. On lui avait défendu d’en ouvrir le couvercle qui garde la musique enfermée, mais une fois elle avait osé…

 

Toutes ces bandes noires et blanches rangées l’une à côté de l’autre, on aurait dit les dents d’un immense sourire. Bien sûr, son doigt avait appuyé sur une des dents, une dent noire et bien sûr, le la dièse (à moins que ce ne fût un si bémol) avait résonné comme un coup de gong dans la maison vide et bien sûr, elle avait lâché le couvercle qui avait claqué comme un coup de tonnerre. On aurait dû l’entendre du jardin mais il ne s’était rien passé.

 Elle ne toucherait plus jamais le piano.

L’autre chose qui l’a frappée le tout premier jour, c’est les murs, ou plutôt les tableaux sur les murs. Partout, sur les murs autour des gens, il y a des portraits de gens qui regardent les gens. Ça, c’est vraiment gênant. Même quand la journée s’achève, que l’obscurité recouvre les fauteuils, le piano, tout, leurs yeux restent ouverts dans le noir.

Curieuses coutumes que celles de ces gens qui partagent également leurs morts entre le ciel, la terre et les murs du salon.

Quand ce sera ma maison je mettrai des tapisseries devant toutes ces images mortes qui entrent dans les cerveaux et regardent les rêves.

CHAPITRE 7

 
la poule rouge
 

Habiba reprenait possession de la maison dès la visite

Habiba reprenait possession de la maison dès la visite repartie. Pas en entier mais par petits bouts, par touches concentriques car le Roumi et sa femme étaient encore aux alentours pour un jour ou deux, voire une semaine, on ne savait jamais, et c’était toujours mieux de ne pas être trop près, dans leur ligne de mire. Ça leur donnait des idées.

Fils-de-Roumi retournait à l’école de la ville par le train du dimanche soir. Lui, elle le voyait peu, seulement de loin, car sa présence coïncidait avec celle des invités qu’il-nefallait- pas-déranger.

Un jour pourtant, le jour du méchoui, ils s’étaient trouvés face à face, presque cognés en ouvrant la porte de la cuisine. Leurs regards s’étaient à peine croisés, le temps de trouver une voie d’évitement. Il contourna l’obstacle, juste une ombre, un mobile sans intérêt. Elle le trouva très beau.

Habi, la gargoulette est vide !

Habi, tu iras déterrer des pommes de terre…

Habi, balaie le patio.

Habi, va suspendre les serviettes sur la corde à linge.

Habi, prépare la poule rouge…

La poule rouge…

Sur la colline il y a les poules du-dehors et les poules dudedans. En général les Roumis mangent les poules du-dedans. C’est parce que les poules du-dehors  se sont échappées du dedans et qu’elles sont très difficiles à attraper.

On sait bien que le chacal, lui, il attrape toujours les poules du-dehors et c’est pourquoi il y a parfois une poule qui mijote sous la khaïma, une poule du-dehors. Sur le dos du chacal !  

Mais il faut bien reconnaître qu’une poule du-dehors  c’est une poule du Bon Dieu : alors ou bien elle est pour le chacal ou bien elle est pour celui qui l’a attrapée avant le chacal.

Grâce à Dieu. Aujourd’hui c’est la poule rouge, une poule du-dedans, une vieille qui ne donne plus d’oeufs et qui coûte trop cher degrain si elle ne donne plus d’oeufs.

Ça caquette, ça court, ça saute, les plumes volent mais la rouge se retrouve vite coincée entre les genoux de Habiba. Elle a l’habitude, Habiba. Il faut être aussi vite que le chacal, il ne faut pas que ça fasse désordre. Les Roumis, eux, ou bien ils lui tordent le cou ou bien ils l’assomment d’un cou sec par en arrière, comme pour les lapins. Mais Habiba a appris la bonne manière. Il faut d’abord trancher la carotide avec soin – ça peut être laborieux si le couteau est émoussé – puis libérer la poule qui se livre alors à une course effrénée, zigzaguant dans tous les sens, butant contre les murs, le bec béant, les ailes en croix, jusqu’à ce que la dernière goutte de vie soit expulsée, que le coeur pompe à vide, que le malin ait quitté sa maison de plumes. Le duvet dans un sac, le foie, le coeur dans un bol, les pattes et les viscères au cochon, le poulet emballé d’un torchon humide et voilà ! Les mouches se disputent les taches de sang sur le sol, sur le mur, sur les mains.

 — Habi, va te laver les mains et rapporte de l’eau.

 Pour l’eau de la cascade c’est la petite gourde qu’il faut, une sorte de calebasse creusée dans une grosse courge, une amphore joufflue cerclée de cordelette de palmier nain que l’on transporte sur la tête. Il faut suivre le sentier jusqu’à la rivière de l’autre côté des amandiers et la longer jusqu’à la chute pour remplir la gourde sous l’avalanche indisciplinée de mousse et d’eau fraîche.  

Tu ne sais pas, petite Habiba, que ta silhouette, ta robe qui fait des vagues au rythme de tes hanches, le merveilleux équilibre de la gourde sur ta tête, les gouttes de cristal qui s’en échappent, tu ne sais pas combien cette image est belle, combien elle est en dehors du temps.

Mille, deux mille, dix mille ans… tu ne sais pas. Tu sais seulement qu’il faut faire attention en gravissant le sentier pour ne pas trébucher et te casser le cou.

— Habi, ça vient, cette eau ?

Habiba préfère aller chercher de l’eau l’été, quand l’oued est à sec et qu’il faut aller jusqu’à la fontaine du village. Elle y retournerait tous les jours si elle pouvait.

Il faut harnacher le bourricot, l’habiller de la double poche dans laquelle on peut loger deux jarres en terre cuite. Puis c’est le train-train jusqu’à la fontaine à l’entrée du village, une marche de deux heures, un monologue ininterrompu avec le bourricot qui l’écoute en hochant la tête et lui fait la grâce de ne pas trop renâcler au licou.

Elle lui raconte combien les Roumis sont bizarres et leur façon de s’asseoir quand ils ont faim, les visages des morts qu’ils accrochent aux murs, elle lui raconte Malika, son amie, qui sera peut-être à la fontaine aujourd’hui, et puis Fils-de-Roumi qui va sûrement la marier, et puis le cochon qui a coincé une poule contre l’auge et l’a proprement dévorée, que le Roumi ne la croira pas alors qu’elle lui dira qu’elle n’a rien vu, et que l’eau de la fontaine des Roumis ça vient sûrement d’un puits qui n’a pas de fond ou d’un oued sans début ni fin, ni été ni hiver, et que le soir, en revenant, elle en boira un peu parce que l’eau des roumis ça éclaircit la peau.

C’est le Roumi qui avait obtenu qu’on installe une fontaine près de l’entrée du village. C’était quelques lunes avant les criquets. On disait qu’il avait fallu des mois et des mois de palabres avec des gens importants mais le pacha, l’instituteur et le Roumi avaient finalement gagné.

Pendant des semaines on avait vu des ouvriers et des machines fendre la terre, creuser des nuages de poussière, faire jaillir pierres et roches, ensevelir des tuyaux. La tranchée était si longue qu’on n’en voyait pas le bout, même pas ceux qui habitaient au nord du village, tant les puisatiers avaient creusé longtemps. Mais ce qu’on savait c’est que la fontaine apporterait de l’eau tout le temps, été comme hiver, de l’eau de Roumi.

Ça avait donné lieu à une grande fête, avec des youyous et même une petite fantasia avec des coups de fusil. Deux jours durant, les enfants avaient été autorisés à manquer l’école. Ils étaient tous venus, hommes, femmes, garçons et filles, qui avec une gourde, un bidon, un seau cabossé, une outre cousue dans une peau de bique, ils étaient tous venus pour cueillir un peu d’eau de Roumi et la rapporter au gourbi.

 

— Habi, la gargoulette est vide !

 

A la fontaine, c’est toujours une petite fête, des saluts, des rires, des quolibets, une dizaine d’enfants, quelques femmes, des comment-ça-va-chez-vous-chez-nous-ça-va et des chez-nous-ça-va, oui, ça-va-grâce-à-Dieu, ça-va, et pas de queue désordonnée, pas de bousculade, pas de dispute, chacune passe à son tour, aidée par la suivante pour pencher la cruche, pour tourner la manivelle et soulever le levier qui grince à chaque hoquet.

Oui, Habiba aime bien aller chercher de l’eau.

 Mais ce jour-là il faisait presque nuit quand la petite déchargea l’âne, appuya les cruches contre le mur de la cuisine et les emballa de linge humide pour que l’évaporation en garde le contenu bien frais.

 … entraver Bourricot et l’attacher au piquet,

… jeter deux poignées de grain aux poules,

… assurer la porte des chèvres d’un bon coup de pied. 

Elle était contrariée, Habiba, d’humeur maussade : il y avait beaucoup de monde à la fontaine mais Malika n’y était pas. En plus qu’elle s’était fait mal avec une des jarres et pour finir elle avait oublié de garder pour elle un peu de l’eau de Roumi qui éclaircit la peau.

Elle se baissa, écarta la couverture qui obstruait l’entrée de la khaïma et pénétra sous la tente. Bouscula le cabot endormi qui émit une plainte de principe, s’accroupit près du panier de jonc où Lalla Zouina avait mis de côté pour elle une galette fendue en deux et arrosée d’une bonne rasade d’huile d’olive.

Elle commença à manger, la tête encore pleine des cris et des rires de la fontaine, indifférente au manège du Hadj qui allait et venait, agenouillé comme pour une prière, comme pour planter un grain de blé, puis un autre, puis un autre, dans le sillon tracé au milieu de sa femme.

 Bien, vous avez de la lecture pour la semaine....J'aimerais savoir, pour pouvoir le dire à Jean Frédéric, si certains d'entre vous le copie et l'imprime pour pouvoir le lire plus tard ou même "au lit".
 
Il me reste à vous souhaiter une bonne semaine, en pensant particulièrement à ceux qui présentent des problèmes de santé et continuer à vous inviter à m'aider pour illustrer les prochains articles...
Votre toujours MICHEL

 

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25 mars 2012

Pas grand chose et HABIBA 3

Je l'avoue bien humblement, chers amis lecteurs, en ce moment je néglige un peu le  Blog. Surtout que certains d'entre vous ont certainement envie de lire la suite du roman que Jean Frédéric nous a offert.

Dans les commentaires certains se plaignent que cela ne parle pas assez de Marrakech et de ce que nous connaissons, mais d'autres me demandent la suite. C'est ce que je vais faire aujourd'hui.

Bernard a un peu dévoilé un projet qui se met en place. Jacques, qui a passé sa jeunesse à Marrakech et partagé certains souvenirs avec moi, à eu le courage d'écrire un récit de sa vie et de celle de sa famille qui se déroule justement dans les années qui nous intéressent : Celles de nos jeunes années. Il l'a appelé "CHKOUN ANA". C'est un pavé magnifique, que je suis en train de relire, que je vais scinder en plusieurs paragraphes et que je vais éditer sur le Bolg.. Notre Blog n'aura jamais mieux porté son nom..... Sinon je n'ai pas grand chose de nouveau à raconter sur notre chère ville et j'attends le retour des participants au "Serment des Brochettes" pour avoir ( je le souhaite) de nouvelles photos.

Un ami qui se trouve encore à Marrakech, Olivier cherche desespèrement des photos de classe du Collège Technique HASSAN II. Je n'en ai qu'une en ma possession et j'aimerais lui rendre service en lui faisant plaisir. Si donc vous en possèdez, n'hésitez pas à me les transmettre, peut être ne les a t il pas.

Dernière chose à vous dire : Mon adresse E.Mail était jusqu' ce jour chez "t-online.de". Rencontrant pas mal de problèmes pour récupérer les pièces jointes et les photos, j'ai envoyé un mail commun à tous ceux dont j'ai l'adresse dans ma boite d'envoi. J'ai reçu en retour 7 courriels m'annonçant que les adresse n'étaient plus bonnes. Donc si vous lisez cet article et que vous n'avez rien reçu de ma part cet après midi, c'est que vous êtes un de ceux la. Si c'est le cas recontactez moi, par l'intermédiaire du Blog, pour me donner une adresse valable qui me permettra de rester en contact avec vous.....

Je dois remercier Rafaéla qui m'a permis d'aider un de vous en me communicant une adresse et un N° de téléphone. L'intéressé a déjà été prévenu. Merci RAF de ta gentillesse et de ton engagement auprès de notre petite communauté.

Maintenant je vais vous abandonner et vous laisser lire tranquillement la suite de Habiba.

A bientôt. Toute mon amitiés et mes voeux de bonnes santé à ceux qui souffrent de divers maux . Ils se reconnaîtront aussi.

Votre toujours MICHEL

CHAPITRE 4

 

Le malentendu

Bien sûr, il se trompait…Le premier véritable contact du Hadj avec le monde des Roumis avait commencé par un terrible malentendu. Un malentendu tel que personne, des années plus tard, n’aurait admis qu’il y avait eu malentendu, chacun étant encore convaincu que la vraie vérité était de son côté.

Un matin le Roumi avait vu Le Hadj ramasser du bois mort et l’avait traité de voleur. Le Hadj l’avait pris de haut :

— Je suis Hadj, moi, et Le Hadj n’est pas un voleur !

À son tour, le Roumi avait levé le nez :

— Mais môssieur Le Hadj-Moi  , tu es quand même en train de piquer mon bois mort !

— Le bois mort appartient à Dieu, et personne ne peut voler ce qui n’appartient qu’à Dieu.

 Un cran de plus, sur la pointe des pieds :

 — Mais môssieur le Hadj, tu récoltes le bois mort de Dieu sur ma propriété !

Poil raide, faces rouges, la crête bandée, les petits yeux, on aurait dit deux corneilles se disputant un crapaud mort. Le ton s’était durci, les décibels se heurtaient, les mots les plus simples devenaient abstraits, les qualificatifs croisaient les menaces…

 Bouleversé, Le Hadj.

 De retour à la khaïma il marmonnait encore :

 — La terre appartient à Dieu et personne ne peut prétendre posséder ce qui n’appartient qu’à Dieu.

 Il avait pris Dieu et Lalla Zouina à témoin. Il ne comprenait pas ce que ce type voulait. Son père et sa mère avaient vécu sur ce bout de terre, ils en avaient ramassé le bois mort, ils en avaient récolté le foin, ils en avaient bu l’eau depuis des lunes…

Même que El Katib, son vénéré père, que Dieu le garde, était enterré là, au bout du champ.

Alors ?

 Soucieux, Le Hadj.

 Presque fâché.

 Non… Très fâché !

 « L’univers c’est la propriété de Dieu ! C’est Dieu qui fait la terre, le bois et les rivières. C’est Dieu qui décide si tu habites là ou si tu habites là-bas. Qui aurait l’audace de voler Dieu ? Ce Roumi est complètement fou !»

 « Qui es-tu donc, le Roumi, pour offenser Dieu, pour oser dire ma terre ? Crois-tu être l’égal du Seigneur ? Es-tu immortel ?»

 « Avant même que ne meure ton fils tout ici aura changé, ta ferme aura disparu, tes champs seront dévorés par le village, ta maison sera démolie et les murs dispersés pierre après pierre.  Les arbres auront poussé, grands, on les aura abattus, brûlés en charbon, mais les rochers seront toujours là, la pluie et les larmes des hommes les auront lavés des traces de pieds, des injures et de la boue.

 Les pistes qui ont vu passer les caravanes, les cascades qui ont baigné les femmes de Mahomet, les dalles qui résonnèrent au martel des sandales romaines… elles seront toutes là demain et témoigneront de la décadence de ton peuple, la fin de ta race, de ta civilisation et assisteront à l’émergence d’une autre dans un autre siècle, dans une autre vie.»

« Même cette mousse minuscule, ce petit brin de lichen entre les deux plis de schiste, ce rien poussera encore dans deux mille ans sur la même racine, sur la même ventouse incrustée là, dans le roc, depuis mille générations.»

Mais il n’y avait ni dieu ni femme pour entendre Le Hadj.

Il se rappelait bien le jour où la fourgonnette était apparue au loin, la première fois, comme un petit bousier besogneux dans un nuage de poudre orange. Elle avait contourné le bosquet d’eucalyptus sur la gauche, traversé le massif des figuiers de barbarie, cahoté le chemin de poussière jusqu’à l’éperon d’ardoise et s’était enfin arrêtée dans la plaine en contrebas, au pied de la butte aux amandiers, à dix pas de la cascade.

Puis rien.

Comme si la coquille craignait de sortir son escargot.

Enfin une porte s’ouvrit, un homme en descendit. Il était loin mais on pouvait distinguer qu’il était très grand et portait un chapeau blanc à rebords, comme un casque colonial.

Il fit quelques pas, l’autre porte s’ouvrit, une femme en culottes courtes descendit à son tour, puis un enfant – guère plus grand que Habiba – qui se précipita vers la cascade.

L’homme et la femme le rejoignirent ; ils restèrent un bon moment là, tous les trois. Lui faisait de grands gestes, montrait les arbres, la colline, les nuages, le ciel.

Sans aucun doute, des blancs, des Roumis. Ils revinrent bientôt à la fourgonnette, s’arrêtèrent et regardèrent vers le haut de la butte. Le Hadj, sa femme, la petite et grand-mère Amina, ils vivaient tous là-haut, sur la colline des figuiers de Barbarie.

Leur maison, la khaïma, ils la déplaçaient chaque printemps de quelques dizaines de mètres pour que le bouc au piquet puisse dessiner de nouveaux ronds dans l’herbe neuve. De là où ils se tenaient, les Roumis les voyaient clairement, lui, debout devant la tente, Lalla Zouina un peu en retrait et Habiba-bijou qui courait en rond autour du chien…

Les gladiateurs s’observaient, chacun d’eux campé carré sur son bout de certitude. Ni le Roumi ni le berbère pouvaient distinguer l’expression du visage de l’autre, le doute ou le défi dans les yeux de l’autre, ni même la couleur de la peau de l’autre, mais la tension était là, malgré la distance.

L’homme leva la main, probablement pour une sorte de salut. Le Hadj hésita, puis leva la main à son tour, bien à plat, bien verticale.

Si on le lui avait demandé, il n’aurait pas su répondre s’il avait juste rendu un salut ou s’il s’était instinctivement mis sous la protection de la main-de-fatma qui repousse le malin.

Mais les Roumis – il en était sûr maintenant, il ne pouvait s’agir que de Roumis – remontaient dans la fourgonnette qui disparut bientôt au détour des eucalyptus.

Lalla Zouina voulait comprendre, elle grattait à vif, comme toujours, elle n’arrêtait pas, ça faisait mal…

— C’était qui ?

— Comment le saurais-je ?

— Qu’est-ce qu’ils voulaient ?

— Je n’en sais rien.

— Est-ce qu’ils vont revenir ?

— Dieu seul le sait !

— Dis moi… Dieu ne permettra pas que des Roumis – elle avait dit les infidèles – viennent s’établir ici ?

— Femme, ce que je dis c’est que Dieu sait ce qui est juste,

Dieu ne laisse pas se mélanger le ciel et la mer…

— Mais toi, toi…

— Moi, je dis que tu ne dois pas discuter de ce qui est du ressort de Dieu ni même de ce qui est du ressort des hommes.

Puis, après un moment de réflexion :

— …tu prépareras le thé quand ils reviendront.

C’est le gendarme qui était revenu, avec le caïd du village, deux hommes armés et une valise de papiers. Le Hadj, sa femme, sa fille, sa tente, ses chèvres, son âne, sa vache et ses poules étaient priés d’aller s’établir ailleurs dès la récolte de foin terminée.

Évidemment, Le Hadj n’avait pas vraiment déménagé. La noualla des chèvres avait été démontée et reconstruite en contrebas, derrière la butte. La khaïma était toujours là, mais on ne voyait plus ses occupants. C’est comme s’ils avaient changé l’orientation de leur tanière et, avec elle, celle du jour qui se lève, celle des ombres du soir, celle du sentier de leur existence quotidienne.

Entre-temps, le Roumi avait débarqué avec une poignée d’ouvriers et commencé à construire une maison près des eucalyptus, là où la rivière forme d’un méandre serré un petit lac avec une cascade au bout.

Deux mois plus tard le toit était posé et du linge séchait sur une corde tendue entre l’éolienne et une cabane en tôle ondulée qui servait de remise.

Un chien roux aux longues oreilles surveillait les culottes et les draps quand il n’accompagnait pas le garçon dans ses pérégrinations sur le sentier des mimosas.

En bas, on préférait ne rien voir, ne rien savoir des gens d’en haut, les croire partis, voire transparents, surtout quand la vieille, la grand-mère Amina, apparaissait au crépuscule comme femme de Loth sur son piton rocheux, houspillant de ses youyous le soleil disparu, les impurs, son pauvre mari défunt, Que Dieu ait son âme, et toutes les calamités responsables de sa grande solitude. Une vieille folle.

En bas, dans la cheminée de la maison des Roumis, une grosse bûche finit de se consumer. Là-haut, sur la butte, la menthe et la chiba infusent dans la théière noircie. Le chien jaune s’est endormi. Tout en haut, au dessus du ciel, au dessus de l’infini, le temps a suspendu son tic-tac.

Si on avait su… on aurait peut-être laissé le temps prendre son temps.

 CHAPITRE 5

 

 L’épouvantail

  l’herbe était noire;

les grelots des troupeaux palpitaient vaguement,

une immense bonté tombait du firmament… ( Victor HUGO)

 Tout est tranquille, silence… L’épouvantail s’ébroue. Habiba se laisse glisser de son trône et file vers la droite, contourne la noualla aux chèvres. Le chien n’a pas bougé. L’ombre court, aveugle, terre noire, ciel noir, ses pieds connaissent le sentier par coeur, les cailloux, le petit fossé, le buisson d’aubépines, tout son corps sait, son coeur bat la chamade, des bribes de voix, ses oreilles la guident. Elle ne craint ni le chacal ni le scorpion, la perdrix qui dort ne bronchera pas d’une plume.

Arrivée au pied de l’escalier, sous les fenêtres qui projettent des carrés d’or dans la nuit, cachée par le rai noir du grand eucalyptus, elle s’assied en tailleur, les bras autour des jambes, le menton sur les genoux.

Ce n’est plus qu’un oeuf en chiffon, un oeuf qui écoute, qui attend que l’autre monde envahisse sa coquille.

Une fugue de Bach glisse de la porte entrouverte, un rire d’enfant, quelques mots, inintelligibles… Une musique insolite, un chapelet de perles qui dansent dans la tête et brodent des phrases dans une langue inconnue, loin des violes et des tambourins en peau de bique, un doux poème qui se rit de la plainte du luth, qui enlace, qui berce.

Elle ne me dit rien cette musique.

Elle ne me parle ni des récoltes ni de la rivière, ni des montagnes ni des ténèbres, elle ne me parle ni de la danse, ni de l’oiseau ni des pieds nus.

Les fantômes ont la peau claire, le visage imberbe et la chevelure dorée. Je veux m’endormir sur le mystère, la brume est douce, ma tête tombe, mon corps se dissout, mes rêves sont couleur de nuit.

J’ai si peur.

Habiba rit, elle qui n’ose pas rire, elle rit la main devant la bouche, la joie, les yeux écarquillés, le front brûlant. Elle est blottie dans le fauteuil devant la grande cheminée, il est là lui aussi, il sourit, les chèvres gambadent, patinent sur le parterre de marbre, grimpent sur la bibliothèque. L’homme au piano se retourne, immense, large et fort, son visage est bleu avec des sourcils oranges qui lui barrent le front et  circonflexent ses yeux de braise. Ses mains ciselées dans la pierre, enluminées au henné, volent sur la plage rayée de noir et blanc, animent des nuages de notes, soulèvent des volutes d’encens, des bouffées de fleur d’oranger.

Habiba, la musique te déshabille, la bouche de la musique te baise et son souffle fait voler tes cheveux. Et la  musique égorge les chèvres et le sang coule, coule, couleur de lait.

Une voix, au loin …

— Habiba-a !

Le rêve explose, le coeur de l’épouvantail recommence à battre, la pluie Habiba, il pleut, éveille-toi, la forme se redresse, cours Habiba, la maison disparaît dans le noir, un brin de lune  froide peint la nuit en bleu, glisse-toi sous la tente, sous les couvertures et pleure, Habiba, c’est bon de pleurer, c’est doux comme la chaleur du sein.

Le chacal jappe à l’orée du bois d’amandiers.

Un jour, j’habiterai cette maison. Oui, je l’habiterai ! Je le jure !

   

 

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25 février 2012

Tout et rien et HABIBA 2

Bonsoir mes amis...
presque une semaine de passée depuis le dernier article. je m'aperçois que je vais devoir vous éditer les paragraphes suivants de HABI un peu plus rapidement, car au rythme de un par semaine, nous en aurons pour 6 mois.
Aujourd'hui c'est donc deux chapitres que je mettrais en ligne à la suite. Mais avant quelques nouvelles des bloguers..
Nous les marrakchis qui allions en vacances à Oualidia, nous y avions un ami. Gérard L de Casablanca. (Oui encore un, je sais, mais c'était et c'est toujours un ami) Il me dit ceci : Dans l'article "Le retour de Dona" de magnifiques paysages  m' ont invité à un petit voyage dans une boite à chaussures. Et il nous offre trois photos (des photos qui on plus de 50 ans.
 
La première,
 IMG_0001
Je lui laisse le soin de la commenter:
Le Tichka en 4cv le 1er Mai 1950, moi en barboteuse à gauche de mon père en..........costume cravate!!!! Ma mère est à coté de la voiture. Sur la borne , une petite différence d'altitude mais surtout les noms de ceux qui ont participé à la construction de la route.Chapeau à ceux qui sont cités mais aussi à tous les anonymes.
 
Puis un deuxième :
J' y ai également trouvé une vue de l'auberge '' au Sanglier qui fume " à Ouirgane et je pense qu' elle n'est pas inconnue des marrakchis.
 
IMG_0002
 
 
Enfin la dernière :
Et puis pour le coté nostalgie: une noria. J'avais 2 ans , je n'ai pas souvenir de cette photo mais des norias  oui, avec le dromadaire ou l' âne qui tournait, tournait......
 
IMG
 
Merci GERARD de penser à nous. Tu reçois le titre de Marrakchi d'honneur et nous serons toujours heureux de te voir de passage sur NOTRE BLOG.
 
BERNARD, lui, d'ailleurs très bon ami de Gérard, a eu un retour de souvenirs quand nous avons évoqué le glacier bien connu de Casablanca, OLIVERI et il a retrouvé une photo de la terrasse prise en 2009 et fréquentée par plusieurs d'entre nous quand nous étions à Casa.
 
oliveri1
 
Le Glacier a gardé le nom, mais d' après ce que je sais Mr OLIVERI est rentré en France et le nouveau propriétaire n'a gardé que le nom.
Si l'un d'entre vous a des précisions à nous donner, qu'il aille l'écrire dans les commentaires....
 
Et puis un avis de recherche : C'est Georges ANTON qui m'a adressé un courriel pour me faire part de sa demande :
Je suis tombé par hasard sur ce site, j'étais pensionnaire avec ma soeur Lina, au Lycée Victor Hugo en 1960 et j'avais des amis dont Isabelle Caroline et Valérie Deschaseaux, elles habitaient une villa derrière le lycée ,puis les années ont passé etj'ai du les voir furtivement à Pau.
J'aimerai bien leur écrire, je suis à NICE.
 
Mes recherches n'ayant rien donné, il m'a donné quelques précisons sur son passage à MARRAKECH. Les voici :
 J'ai aussi gardé le souvenir d'un ami d'enfance (Machouca) phonétiquement" qui était en pension avec moi, il m'emmenait dormir chez ses parents le week-end, pas très loin du Lycée (route de Safi) son père (espagnol) travaillait dans une ferme.
 
Mes parents étaient divorcés, ma mère travaillait à la pharmacie Galéazi en médina. Ensuite j'ai du habiter à Casablanca chez mon père puis dans la famille à Tlemcen...
Bon là je suis au boulot, on reprendra la conversation ...
Tu peux donner mon émail à ceux qui voudraient m'écrire.
 
Notre petite communauté pourra t elle aider GEORGES. Avez vous été à VH dans les mêmes années? Vous souvenez vous de lui? Avez vous des adresses des soeurs  DESCHASEAUX? Si vous pouvez faire quelques choses pour lui, faites moi parvenir un Courriel je transmettrais (Ne donnez pas trop de noms ou de renseignements dans les commentaires, discrétion oblige).
 
Bien maintenant nous allons retrouver JFK et son HABIBABijou.
Chapitre 2

hadj el katib

Mais il n’était écrit nulle part que le destin, ce-qui-est écrit , tiendrait compte des plans de El Katib. Il arrive que les messages de l’homme qui prend impudemment la bénédiction divine pour fait acquis, s’égarent en chemin (les voies du Seigneur, on le sait, sont impénétrables…) et que ses voeux, les plus modestes comme les plus extravagants, se changent en gouttes d’eau qui grossissent le long fleuve des illusions perdues.

Tout ça pour dire que Dieu avait concocté d’autres projets pour El Katib et sa famille.

 On sait peu de choses sur la période qui suivit. Une période troublée. Les bouches se sont tues si longtemps que le souvenir même s’est évanoui, perdu. Enterré. Par contre, ce qui est sûr, c’est que pour une raison aussi étrange qu’incompréhensible El Katib ne put obtenir d’Amina qu’elle engendrât la soeur et les deux frères qui auraient dû rejoindre Petit-Homme.  

Et puis il y avait eu une sorte de guerre. 

Cela avait commencé avec les militaires roumis, quelque part en 1912. On avait vite compris qu’il fallait compter avec eux, que tout venait d’eux, par eux, le progrès mais le dérangement, les routes mais les migrations, l’éducation mais la ségrégation, la sécurité mais les ghettos et les barbelés, la justice mais les ordres, les coups et parfois la prison.

 On disait même qu’il ne leur déplaisait pas de faire parler la poudre à l’occasion, et qu’ils défloraient volontiers les jeunes filles, mais on disait tant de choses… 

On disait aussi que les hommes en âge de servir la patrie, la patrie des roumis, allaient devoir quitter la famille, les animaux, la prairie pour rejoindre les rangs des pacificateurs.

C’est à peu près à ce moment-là que l’absence de El Katib devint évidente mais personne ne savait ce qu’il était devenu.

 Amina s’était réfugiée dans un mutisme total, quant à Petit-Homme, ses airs entendus ne pouvaient que le discréditer ou le desservir : en vérité, la gamin ne savait rien.

On avait beaucoup parlé d’un certain Abd-el-Krim, un berbère du nord, qui avait décidé de rendre leur dignité – sinon un pays – à ses habitants. Considéré comme un héros par ses pairs et un talentueux chef de guerre par ceux qu’il avait mis à genoux, on disait même qu’il aurait passé une partie de l’armée espagnole à la moulinette. (C’est de là que vient la chanson Tiens, voilà du chorizo , reprise plus tard par des légionnaires amateurs de boudin.)

Au village, dans le cercle des sages, on chuchotait sous le manteau que El Katib avait rejoint les troupes d’Abd-el-Krim dans les montagnes du Rif mais pas un n’aurait pu apporter la moindre preuve corroborant cette sournoise accusation. 

Ce qui est certain c’est que Petit-Homme avait presque atteint l’âge d’être un vrai Homme sans préfixe quand les soldats roumis stoppèrent les élans patriotiques d’Abd-el-Krim et purent enfin s’approprier les montagnes de haschich du Rif.  

Entre temps, El Katib – heureusement démobilisé au moment idoine – décida qu’il serait judicieux de partir en pèlerinage pour La Mecque en attendant que la poussière retombe sur les contreforts des chanvrières.  

Presque-plus-Petit-Homme avait alors presque seize ans et il fut décidé qu’il accompagnerait son père, un calcul avisé quand on sait que ce dernier avait laissé la moitié de sa jambe droite aux mains de miliciens espagnols et rancuniers. 

el katib

Il s’est rasé et habillé de blanc il a marché pendant des jours et des jours il a fait et refait trois fois le tour de la Kaaba et il a embrassé la pierre noire.

Comme l’épouse d’Abraham il a parcouru sept fois le chemin entre le mont Safa et le mont Marwa il a par deux fois lapidé le malin il a fait toutes les prières et sacrifié le mouton.

Hadj il est devenu tout le temps il a tenu la main de son fils et son fils l’a porté dans ses bras quand il n’en pouvait plus.

Sur le chemin du retour Hadj El Katib est mort du choléra.

Mektoub… 

Le Seigneur, dans sa grande sagesse et sa magnanimité infinie, avait donc décidé que Le Hadj El Katib avait usé tout son « tas de cailloux ».

Dès lors ce serait son fils, Petit-Homme devenu homme sans préfixe, qui, pour avoir fait le pèlerinage et rempli toutes les clauses du contrat, se prénommerait dorénavant Hadj-Petit-Homme et serait propulsé au rang de chef de famille.  

Un rôle qu’il assumerait avec toute la modestie, la religion et l’humanité qu’on lui avait enseignées.  

Cette fraîche hadjitude se traduisit par la décision de porter en tout lieu et en tout temps la gandoura blanche, le turban et la barbe longue, d’ouvrir sa porte aux pauvres, de faire toutes les prières et de respecter les saintes écritures. Il n’arborerait aucun signe extérieur d’immodestie ou de vanité et fuirait toute notoriété, quoique Dieu décidât sur son avenir.  

Le temps passa.

 Par un beau jour de printemps Hadj-Petit-Homme épousa Lalla Zouina, certainement la plus jolie femme du village.

 Celle-ci, soucieuse de faire régner la paix entre les générations suggéra que la belle-mère – que Dieu la garde aussi loin de moi que possible  – puisse s’installer ailleurs, comme dans l’ancienne noualla des chèvres à quinze pas de la khaïma nuptiale, ou même au diable, si c’est ce qu’elle préférait.

La vie n’était pas vraiment différente pour Hadj-Petit-Homme et son épouse qu’elle ne l’avait été pour El Katib et sa chère Amina, si ce n’est que les chèvres étaient plus grasses, qu’un âne et un boeuf avaient rejoint le troupeau et que le vieux cabot jaune avait laissé la place à un autre cabot jaune.

 Mais point de maison, d’étable ou de clôture de pierre : on vivait toujours sous la khaïma en poil de chèvre, prêts à repartir sur un coup de tête, à reprendre la route, à changer de montagne car la liberté est un djinn malin qui dort dans le coeur de tous les nomades.

Ils avaient déjà usé près de quinze années quand soudain un bébé-fille s’installa entre Le Hadj-Petit-Homme et Lalla Zouina, un bébé-fille avec un sourire de lapin et de grands yeux verts comme de l’eau fraîche, un petit oiseau qui meublait la longueur des jours de gazouillis interminables.  

Le Hadj-Petit-Homme souhaitait qu’on appelât la petite Istiqlal mais Lalla Zouina eut le dernier mot : Habiba porterait le même nom que sa grand-mère maternelle, qui s’appelait Habiba, on s’en serait douté. En échange on priva Hadj-Petit-Homme du sobriquet Petit-Homme qui ne convenait plus à un vrai Hadj, papa de surcroît.

Contrairement aux dires qui veulent qu’une fille soit parfois moins désirée, moins entourée qu’un garçon, Habibabijou – comme Le Hadj aimait à l’appeler – était une poupée choyée, habillée, coiffée et parfumée comme une geisha, même si on savait pas ce qu’est une geisha. Une perle précieuse, un adorable bijou de mini princesse.  

Quand Habiba sut marcher, elle accompagna la vieille Amina aux champs, chèvre parmi les chèvres, fleur parmi les fleurs, alouette filant dans les sillons, grenouille devant les fourmilières… Et la vieille Amina lui racontait le grand-père El Katib qui-savait-écrire-des-choses?  le grand désert rouge, La Mecque et le Coran, la poule et le chacal, les nuages, le jour, la nuit et les papillons…

Ah, et aussi l’histoire du grand chien noir… 

Lorsqu’elle courait en avant on voyait bien qu’elle boitait un peu, la petite Habiba. Comme si elle avait une jambe un peu plus courte. Alors la vieille Amina la rappelait pour l’asseoir sur ses genoux et elle lui lissait cette jambe pendant des heures comme pour la sculpter autrement.  

C’est que la petite, elle avait une longue cicatrice qui lui fendait le gras du mollet sur la longueur de toute une main, le genre de cicatrice qui, longtemps après que la blessure soit guérie, fait encore mal juste à la regarder. Ce n’était pas laid.

En fait on aurait dit qu’elle avait deux muscles fins, tendus comme des cables d’acier, en arrière de la jambe.  

Alors, une fois encore, Amina lui racontait, les larmes aux yeux, comment on avait eu si peur, un jour, à cause du grand chien noir. C’était arrivé quand elle était toute-toute petite, tout juste sortie de la période arapède collée sur le dos de Lalla Zouina. On allait à la fontaine. Le petit bout de femme, la tête baissée pour surveiller ses orteils, trottinait en arrière, à quelques pas des autres femmes, quand le chien s’était occupé d’elle.  

Un grand chien noir avec des oreilles courtes et des yeux jaunes qui courait tous les jours le long du chemin de la fontaine, en direction du village. On disait même qu’on l’avait vu encore plus loin, comme s’il avait suivi le soleil dans toute sa course. Il ne répondait pas aux appels, il ne se préoccupait pas des pierres qu’on lui lançait, il courait le matin vers le village, et le soir il courait dans l’autre sens. Il n’était à personne, on ne savait rien de lui, on se disait tiens, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. C’est tout, on avait l’habitude.

Qu’est-ce qui l’avait interpellé ce matin-là, pourquoi avait‑il décidé que la poupée frétillante devrait désormais  l’accompagner dans son va-et-vient dément. Il l’avait saisie par une jambe et s’était remis à courir, sa proie brinquebalant dans la gueule. Heureusement, au détour, la poupée fut piégée par les tentacules griffus d’un acacia et le molosse dut renoncer à son projet.

 Ce soir-là Le Hadj se posta le long du chemin de la fontaine et attendit. Il attendit toute la nuit. Il attendit toute la matinée du lendemain puis toute l’après-midi. Le chien avait dû changer de parcours. Assis sur ses talons, Le Hadj attendait.

 Le molosse arriva enfin juste avant le coucher du soleil, la tête dressée, la prune au vent, du pas alerte et insouciant du bellâtre satisfait. Le premier coup de hache lui ôta tout le museau. Puis, au hasard des coups, il perdit une patte, une oreille, puis presque tout l’arrière train. Et aussi longtemps qu’il remua, un autre coup de hache l’allégeait d’un autre morceau de vie, d’un carré de muscle, d’une once de sang, de son souffle enfin.

Le faciès dur, la haine dans les yeux mouillés, Le Hadj n’avait pas proféré un seul mot, pas une injure, pas un seul han . La rage muette, féroce. Lui qui n’avait jamais exprimé colère ni chagrin, lui qui n’avait jamais gémi ni levé la voix, il piétinait avec fureur ce qui restait de chair et de sang dans la boue rougie du chemin de la fontaine. Une danse macabre aux dieux de la barbarie.

Et Habiba riait et battait des mains parce qu’elle aimait être sur les genoux de grand-mère et parce qu’elle aimait les belles histoires que la vieille lui racontait.

Plus tard, quand elle fut assez grande pour ne plus disparaître au milieu des chèvres, Le Hadj lui permit de l’accompagner aux labours, de conduire l’âne et de flatter le boeuf, de poursuivre le héron pique-boeuf et même de semer le grain.

Assise au bord du champ, elle aimait regarder les deux quadrupèdes mariés par le licou, un vieux couple  symétrique, lui, le maigrichon tout gris, têtu, grognon, piétinant en avant à petit pas impatients et l’autre, le gros placide, qui semblait mesurer chaque enjambée.

C’est toujours le boeuf qui fait le gros du travail mais s’il n’y avait pas l’âne pour le guider comme un chien d’aveugle le boeuf préférerait de beaucoup s’arrêter là et ruminer un bon moment sur sa condition de boeuf.

Derrière les mariés en ballade la charrue rebondissait de bosse en creux, zigzaguait de pierre à souche et manquait de verser aux trois pas. Le Hadj trébuchait, rebondissait, échappait les manches, s’y raccrochait comme à d’espiègles bouées qui se défilaient tout le temps un peu plus loin.

Et elle regardait son père qui regardait sa fille.  

Et elle regardait l’âne qui regardait le bout du champ.  

Et elle regardait, sur le cul du boeuf, le héron pique-boeuf picorant le cul du boeuf.  

Assise au bord du champ, elle dégustait le temps.

 

Chapitre 3

Le coffret magique

Habiba n’avait pas de poupée ni d’ours en peluche. Si cela avait existé, mais non… ça n’existait pas, tout simplement. Il y avait bien des filles du village qui savaient fabriquer leur propre poupée avec deux bouts de roseau ficelés en croix et habillés de bandelettes de tissu mais ici on aurait fait les gros yeux si on avait surpris quelqu’un à vouloir réinventer l’image d’une créature de Dieu.

Bien sûr il y avait les poules, les chèvres, le chien jaune et même, le soir venu, le papa Hadj mais ce sont tous des jouets qui pensent, qui parlent et ne laissent pas grand place à la  rêverie.

Elle avait donc son jardin secret, les petits trésors qu’elle transportait partout dans un coffret de cèdre fait comme une boîte à cigares avec des incrustations de nacre sur le dessus, deux charnières branlantes et une minuscule serrure dont elle avait la clé. La boîte avait été achetée quelque part sur le chemin de Djedda à un marchand égyptien par le grand-père El Katib lors du saint voyage.

C’était un coffret magique qui éloignait les mauvais esprits et un certain nombre d’autres choses indésirables. C’est ce qu’avait dit le marchand et on n’avait aucune raison de douter de sa parole ni des vertus de l’objet.

Les petits trésors ? Un caillou magique, un collier d’ambre jaune, deux pièces d’argent noirci, un verre colorié avec Cendrillon dans un bouquet de petites fleurs oranges, une bille en agate, une photo pliée en quatre (le grand-père, méconnaissable, tache blanche au milieu d’une centaine de taches blanches, les pèlerins sur le pont du bateau) et puis un minuscule miroir encadré de cuir rouge dont l’argenture était striée de petites rivières oxydées.

Les pièces en argent, le grand-père les avait achetées à la Mecque. Comme le caillou noir. Un joli caillou, c’est vrai, mais certainement pas de l’onyx et encore moins un fragment de la sainte Kaaba. Plus probablement un éclat de granit avec – quand elle le prenait dans ses mains elle en soulignait toujours la ligne blanche de son ongle  – une fine veine de quartz, fine comme un cheveu, en plein milieu, comme une rivière dans la nuit.

Le grand-père n’avait pas vraiment cru le marchand qui lui avait cédé le talisman sacré et prétendu qu’il s’agissait d’un petit bout sacré de la météorite sacrée enchâssée dans la Kaaba sacrée. Il se doutait bien que la Kaaba eût été grugée, émiettée, effacée de la surface du globe si chaque pèlerin en avait emporté un petit bout en souvenir. Mais voilà, on ne sait jamais…  

C’est vrai que les vendeurs de bibelots et d’amulettes bradent plus de miettes et d’éclats de pierre noire que toutes les météorites de la galaxie n’en sèmeront en mille ans sur tout le désert du Hedjaz mais pourquoi les accabler : les marchands du temple il y a deux mille ans, les papes depuis lors et nos ministres d’aujourd’hui en ont bien plus sur la conscience.

C’est la même race d’aigrefins et de colporteurs de bobards. Le grand-père donc voulait croire que cette pierre quasi cosmique, foulée aux pieds par des pèlerins purifiés, des  presque saints, avait assurément la même valeur sacrée que le lieu où on l’avait recueillie et, en fin de compte, que l’épreuve même du voyage, l’abnégation, la ferveur, les souffrances, lui avaient sûrement attribué les vertus dont elle se réclamait par marchand interposé. Comme il disait, c’était pour lui et cela resterait le plus précieux vrai souvenir de la Kaaba, un point, c’est tout.

Quant à la magie du coffret, ça c’était indiscutable. Il suffisait que Habiba le pose sur ses genoux, où qu’elle soit, accroupie au fond de la khaïma, réfugiée dans la noualla de grand-mère Amina ou assise sous l’arbre aux papillons, et la magie fonctionnait aussitôt.

Le bruit, le soleil, la noirceur, la tristesse, la fatigue, tout s’effaçait et Habiba était transportée dans un monde autre, mi-jasmin mi-lilas, mi-nuage mi-rosée, un monde où l’air était musique, un monde où tout le monde aurait souri s’il y avait eu du monde dans ce monde-là.

Elle ouvrait alors le coffret enchanté et en sortait le talisman, le fragment d’onyx noir veiné de blanc puis le miroir au cadre rouge, puis un frère et deux petites soeurs, un chien blanc tout frisé, des flacons d’odeur de rose et de fleur d’oranger, un grand-père aux yeux moqueurs et une boîte de  mémoire pleine d’histoires de voyage.

Ensuite, selon la qualité de ses invités, elle extirpait les deux pièces en argent noirci, le verre colorié avec Cendrillon dessus et, parfois, le précieux spinulus eugaster  soigneusement emballé dans une petite pièce de soie, une momie de sauterelle noire et blanche avec un gros ventre, transformée en sifflet pour communiquer avec les djinns.

Pour ceux qui l’ignorent, les djinns (ces jolis anges habillés de blanc et d’or dont on ne voit que les yeux d’un bleu profond quand ils sont de bonne humeur) les djinns, donc, sont les intermédiaires incontournables entre les petites filles et leurs rêves. C’est pour cela que toutes les petites filles devraient avoir un sifflet-spinulus dans leur coffret magique.

Un jour, elle avait presque huit ans, Habiba avait posé le coffret au pied du mimosa et s’était suspendue à une de ses branches, la tête en bas. Sa robe avait glissé le long de son corps pour se replier sur les épaules jusqu’à lui cacher tout le paysage sauf une petite plage de sol encadrée d’un bord de jupe un peu boueux.

Le monde à l’envers s’était alors réduit à une planète ronde, plate comme une assiette, dont elle aurait pu faire le tour avec ses bras. La planète bougeait, se balançait en rythme avec le bord de la robe-entonnoir. Ses cheveux s’étaient défaits et tombaient sur son visage, diminuant d’autant la dimension de l’univers qu’elle contemplait du haut de son ciel.  

Alors elle ferma les yeux et son monde à l’envers se mit à vivre : les arbres rapetissaient pour disparaître dans la mousse, les montagnes fondaient comme des petites mottes de beurre au soleil, les colombes dorées nageaient au gré des vents, la tête en bas, les pattes raides et les ailes repliées, la rivière devenait pluie pour se métamorphoser en un nuage couleur d’ange mais le plus drôle c’était les chèvres qui semblaient flotter un peu partout, pattes en l’air, dessinant des arabesques dans le ciel comme les araignées patineuses de la mare d’en bas.

Et elles riaient, elles riaient, les chèvres… jusqu’à ce que Habiba tombe du perchoir et que son monde se remette à l’endroit.

Elle comprit vite que l’incendie dans ses yeux fermés, le voile rouge à l’horizon de son monde à l’envers était un avertissement du djinn des arbres. Il fallait vite ouvrir les yeux et redescendre pour éviter le grand coup sur la tête.

On pouvait regarder à l’envers, du haut du perchoir, fermer les yeux et alors tout devenait possible : le jour se changeait en nuit, le grand-père El Katib remontait le chemin dans sa gandoura blanche, une main pour protéger ses yeux du soleil et sa houlette de berger dans l’autre, puis le cortège de jeunes filles habillées de blanc, de rose et d’or avec des fleurs dans  les cheveux, la musique du luth, l’odeur du pain chaud, les chatouilles d’Amina, les cigales qui stridulent… tout et n’importe quoi. Il fallait juste éviter de tomber sur la tête comme l’autre fois. C’était ça le secret.

A force d’histoires, de magie et de temps passé, la petite Habiba grandissait et se transformait doucement en une jeune fille dégourdie qui savait tout des chemins du soleil et de ceux des oiseaux, du goût des nèfles blettes et des figues noires, des caprices des chèvres et de la bêtise du bouc, un vieux mâle à la barbe arrogante avec une boussole entre les jambes, un rustre que l’on reléguait seul dans son enclos dès que ses glandes avaient cessé d’alimenter son goût pour les cabrioles.

Elle savait aussi que la nuit sert à faire ce qu’on ne peut pas faire le jour, que les chiens sont dressés à aboyer quand un garçon s’approche et qu’elle était devenue femme un matin  qu’elle avait cru s’être blessée, là, au dessus des genoux.

Lalla Zouina lui avait alors offert la main-de-fatma qu’elle portait en sautoir depuis qu’elle aussi avait saigné la première fois. Elle lui avait dit qu’elle pouvait se fier à la protection de ce talisman plus qu’en toute autre chose car Dieu lui-même, dans sa grande sagesse, n’a pas toujours le temps de s’occuper du bonheur des femmes.

Habiba s’habillait maintenant comme une vraie dame, un carré sur la tête, un empilage de robes et de pièces de tissus amples qui tombaient à grands plis et dont les couleurs vives moiraient à la vague de son pas. Un petit pas élastique qui retroussait le bas des jupes sur ses chevilles.

On lui avait tatoué une petite croix sur le front, une sorte de fibule juste entre les sourcils, quatre petits points sur les ailes du nez et un motif en arête de poisson sur la fossette du menton, un beau travail qui intégrait adroitement cette légère malformation de la lèvre supérieure que l’on appelle le becde-lièvre.

 Les jours de fête Habiba pouvait porter le collier d’ambre jaune et l’autre, celui fait de corail et de coquillages, emprunter les bracelets de grand-mère Amina et se décorer mains et pieds d’enluminures compliquées au henné… 

Comme toutes les femmes, Habiba savait aussi comment les femmes font les enfants. A quatorze ans la jeune Habiba était certainement devenue une des plus belles créatures des environs.

Tout était bien, le temps avait le temps, et il n’y avait rien pour changer cela.

C’est en tout cas ce que Le Hadj croyait.

 Vous en avez de la lecture, maintenant....Alors à vos lunettes et à bientôt.
Votre toujours MICHEL

 

   

 

 

 

   

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19 février 2012

HABIBA 1° CHAPITRE

Bonjour les Marrakchamis, il ne s'est passé que 10 jours depuis le dernier article, une PERFORMANCE....

Mais je dois l'avouer, c'est grâce à notre nouvel ami, casablancais, le "bedaoui", Jean Frédéric KLEIN qui a tenu sa promesse et m'a fait parvenir une exemplaire PDF de son ouvrage

                                    "HABI, pluie de larmes sur pierre de lune".

HABICOUVERTURE

Il nous l'offre... et comme vous le savez, je vous demande souvent de m'aider à animer NOTRE BLOG. Alors j'ai accepté. Beaucoup d'entre vous le font régulièrement, d'autres occasionnellement et certain qu'une seule fois. Soit qu'ils n'aient pas grand chose à envoyer (Photos perdues lors de déménagements, souvenirs égarés dans le dédale du quotidien, manque de confiance en soi qui les paralyse, pensant que nous les jugerons quant à la perfection de leurs écrits)

Cette fois nous nous voyons offrir un ouvrage entier dont je vous livre ici les 17 premières pages.

Aucune personne réelle ne fait partie de cette histoire.

Les noms, les lieux, les personnages sont tous imaginaires.

L’auteur, le pays même, n’ont probablement jamais existé.

à Michelle

savoir d’où l’on vient, savoir où l’on va, pourquoi on vit et pour qui son coeur bat. (chanson - t. themlin)

habi01

 

 

 

i quelqu’un te vole ta chèvre, tu lui pardonneras un jour, si quelqu’un te vole ton pays, tu ne l’oublieras jamais - Homère (-780 av.JC.)

 

 

 

                                                                  Avertissement

Quels que soient l’âge, la culture ou la langue des personnages de ce roman, il m’a semblé qu’ils avaient le droit de s’exprimer avec le mot juste, même s’il leur fallait pour cela feuilleter un vieux Littré, un lexique d’arabe dialectal ou inventer un vocabulaire qui n’existât pas déjà.

Et si, par hasard, notre héroïne usait d’un plus-que-parfait du subjonctif c’est probablement parce qu’elle l’aurait utilisé si elle avait su que cela existait.

jfk

 Petit lexique

balek-balek : le cri du charretier avant de vous balancer dans le fossé.

boulahia : le barbu ; dans cette histoire les barbus sont sympas.

chebakia : délicieux péché au miel et graines de sésame.

chiba : absinthe ; on en ajoute un brin dans le thé à la menthe pour en fortifier les vertus.

dïb : chacal ; ici, faux-jeton au comportement dégueulasse.

dieu : personnage mythique qui distribue la paix, l’amour et la prospérité sur la moitié du monde, l’horreur et le bordel sur le reste.

djinn : génie, farfadet ; il y en a de bons et de mauvais, comme partout.

halal : c’est trop compliqué, demandez à votre boucher.

istiqlal : liberté ; ne pas confondre avec démocratie.

khaïma : tente ; c’est la maison familiale des gens d’en haut.

kelb : chien ; dans cette histoire, à peine mieux que chacal.

kissaria : ligne de boutiques, l’ancêtre du centre commercial.

mektoub : ce qui est écrit, le Destin : la seule chose philosophiquement sensée qui sous-tende cet ouvrage.

noualla : hutte ; mini maison, débarras, bergerie, ça dépend.

roumi : romain, le chrétien, le blanc, l’impur, l’autre, ça dépend.

sphinge : beignet frit ; à manger brûlant, mmm, très, très bon !

hugo : l’auteur aurait plagié sans vergogne un certain Victor.

 

 

Un soir presque comme les autres

Le rideau se lève sur l’intérieur de la tente, la khaïma.

Au sol, des nattes de raphia sur fond de terre battue. Sur la droite, une demi-douzaine de tapis berbères aux couleurs

passées se chevauchent ; quelques coussins, une table basse, ronde, faite d’un bois couleur miel marqué par l’âge, les taches, des brûlures. Une théière noircie et un verre vide. De l’autre côté une grosse caisse, une malle plutôt, avec un couvercle arrondi, des renforts et de gros rivets de métal. Près de l’entrée, deux jarres en terre cuite emballées dans des chiffons humides.

Un chien dort à côté du brasero.

La seule lumière vient du rougeoiement de la braise. Une femme, au fond, à peine visible dans l’obscurité. Le père est assis en tailleur près de la table basse. Il sirote un thé brûlant avec un bruit de goûteur de cru.

Habiba, douze ou treize ans, lui fait face.

Elle gesticule, véhémente, au bord de l’hystérie…

— Je n’épouserai pas le Dïb, jamais !…

— Habiba, tu feras ce qui a été décidé.

— Je préfère mourir… je m’en irai… je… vous n’avez pas le droit…

— Habiba, tu feras ce que qu’on te dira…

Un mur d’incompréhension, le désespoir :

— Mais c’est impossible, Fils-de-Roumi va me marier, il m’a dit, c’est sûr… il faut… Mais vous ne comprenez rien ?

Le Hadj, tourné à demi, éberlué, contemple Habiba-bijou, sa fille bien aimée…

— Le fils du Roumi ?!

Elle hoche la tête les yeux baissés, elle espère encore.

Le Hadj n’en revient pas : 

— Le fils du Roumi !!

Il s’est levé.

Un geste ample, le han  du bûcheron, un coup à assommer un boeuf. Le cabot jaune, dérangé par la fillette qui s’effondre, fuit hors de la tente en glapissant. Le Hadj se retourne, ouvre la petite boîte de métal brillant, pêche une pincée de feuilles séchées hachées menu, saisit la pipe à kif et en bourre méticuleusement le minuscule fourneau. Se penche sur le brasero, ramasse un tison, allume la pipe et en tire une longue bouffée, longue comme un soupir, longue comme une délivrance.

 D’un petit coup sec sur le bord de la table il éjecte la boulette de braise, gratte le fond du fourneau, range la pipe et referme la petite boîte chromée. 

— C’est le temps de dormir, ma femme. 

Et la nuit commence vraiment, comme toutes les autres nuits.

 L’histoire de Habiba commence presque un siècle plus tôt, et cinquante trois jours et cinquante trois nuits plus bas, plus au sud, au bout d’un pays où la terre est rouge, où le sable voyage fin comme de la farine, un tapis de sable qui roule, ondule et envahit la plaine et asphyxie les arbres et enterre les ruisseaux et engloutit la vie. Un pays de soleil dru et de vent chaud où l’homme est courageux, où la femme pleure et se tait, un pays de roc rude où la mort rôde comme le chacal autour des chèvres, un pays d’où disparaissent les villages sous un linceul ocre que le chergui étend toujours plus avant.

Le grand-père de Habiba s’appelait encore Bou Jemaa dans la mémoire de sa mère, probablement parce qu’il était né un vendredi, mais personne, aussi loin qu’on s’en souvienne, n’avait utilisé ce nom-là. En fait, on l’avait rebaptisé El Katib, l’écrivain, lors qu’il était tout petit, parce qu’il passait son temps à dessiner toutes sortes de hiéroglyphes sibyllins sur le sable. On lui avait reconnu de facto un savoir quasi occulte, une connaissance des mystères de l’écriture dont lui-même ne connaîtrait jamais le bout du labyrinthe.

El Katib qui-savait-écrire-des-choses était devenu avec le temps un jeune homme sage et serein, à l’écoute de son Dieu et de sa conscience, un beau barbu aux yeux verts qui n’avait jamais tiré avantage de son nom respectable. Il s’était plutôt consacré à ses chèvres, et cela lune après lune, jusqu’à ce que l’importance de son troupeau lui permît de gagner le coeur et la main de la belle Amina descendue de la montagne des Aït  Addidou pour se choisir un fiancé.

A peine installée sur le plateau des terres de sable rouge  la toute jeune femme, n’attendant même pas le printemps des mises bas, exhiba fièrement une grossesse prometteuse suivie très vite de la venue de la fierté des fiertés, la bénédiction suprême, Petit-Homme, comme on l’appela immédiatement car il ne pouvait y avoir de fils d’homme plus homme qu’un petit d’homme qu’on appellerait Petit-Homme, foi de El Katib.

Alors El Katib consulta les chèvres, les arganiers, les rochers ocres, les nuages et le vent et parvint à la conclusion que la terre de ses ancêtres ne serait pas celle de sa progéniture.  

Du haut du plateau, comme du haut des montagnes alentour, on avait certes la tête plus près du ciel mais les pieds bien loin de l’herbe. La vue portait sur une immensité rose dorée, un champ de pierre hostile, un chaos de roches stériles à perte de vue, une terre où ne poussaient que des chicots, des buissons d’épines et des scorpions, une terre revêche, impitoyable, qu’il avait  parcourue mille fois pour que les chèvres puissent en débusquer ici un brin d’herbe et là une goutte de rosée.  

C’est ainsi que la belle Amina apprit un soir qu’on partait demain matin, nord nord-ouest, avec Petit-Homme, les deux mules, le troupeau, les tapis, la grosse malle, le brasero et tous ces petits riens qui meublent le quotidien d’une famille de nomades berbères.  

Le jour était à peine installé quand la caravane s’ébranla, un cortège insolite de formes et de cris, de hennissements et de faux-pas, d’hésitations, de zigzags, de sifflets, de pleurs et d’aboiements.  

Amina menait la procession, un énorme ballot sur la tête, un tapis sous le bras et Petit-Homme sur le dos, un petit d’homme qui – le regard fataliste et deux plis sur le front – tressautait à chaque pas, la tête brinquebalant comme un métronome détraqué. De sa main libre la mère remorquait la mule la plus robuste que l’on avait chargée de tout le barda, un édifice hétéroclite de tapis, de couvertures, de paniers et de ballots multicolores, de guirlandes d’outils, de casseroles et d’ustensiles en breloque.  

Le licou de la seconde mule, une vieille rosse sans humeurs, était attaché à la queue de la première. On avait fixé la grosse malle sur son dos, par dessus le chouari, cette sorte de gros bissac dont une des poches contenait une jarre en terre cuite tandis que de l’autre dépassait la tête d’un chevreau de la veille qui bêlait au secours.

Sur le haut de la malle, trois poules rouges, le bec béant, attachées par les pattes, branlaient de la crête en cadence. Suivaient les chèvres qui, malgré la gravité de l’événement, folâtraient en une masse capricieuse, indisciplinée, et le chien jaune qui devait donner de la voix pour regrouper ses ouailles.

El Katib, tel un roi mage, fermait la marche, une chèvre pleine sur les épaules, la houlette dans une main et le chapelet dans l’autre. On laissait derrière, sans se retourner, les vents du désert, les collines arides, les sources exsangues et l’on chenillait à hue et à dia, sans un mot, encore plus loin, toujours plus au Nord ‑ en tirant un peu à gauche ‑ vers une nouvelle oasis, une vie meilleure, tout ça, quoi !

Des jours qui suivirent il n’y a pas grand chose à rapporter. La routine s’était installée. On marchait, on trottait, on escaladait, on glissait, on grignotait, on bêlait. Des milliers et des milliers de pas avaient suivi les mêmes sentiers depuis collines, près des points d’eau, au travers des plaines. De touffe d’herbe en touffe d’herbe.

Nulle boussole, point de sextant mais, étrangement, il y avait toujours un peu d’ombre quand le soleil était au plus haut, un peu d’eau quand on avait soif et la fatigue ne se faisait vraiment sentir qu’une fois l’heure du bivouac venue.

Il faisait encore jour mais on sentait, on savait que la fin de cette étape était au détour du chemin. El Katib allait lever la main, prononcer le Hô-hôo tant attendu, les mules seraient vite soulagées de leur charge, les chèvres pourraient musarder aux alentours et le chien s’affaler dans un coin, la langue étalée près

du museau. On rendrait aux mères leurs cabris non sevrés, on donnerait du foin aux mules, on ramasserait quelques fagots, on attiserait le feu, on déroulerait les tapis et les couvertures…

Bien vite le crépitement de la braise ravivée, l’arôme de la galette chaude, les vapeurs de thé à la menthe enveloppèrent tout le campement.

Accroupie auprès du feu, le petit endormi sur le dos, Amina pilait, remuait, malaxait, comme elle le faisait chaque jour, avant, au pays des terres rouges.

 

À quelques pas de là El Katib avait déroulé son tapis de prière et, tourné vers le pays abandonné, rendait grâce au Tout-Puissant car la prière, on le sait, efface le doute dans le coeur de l’homme pieux.

 Comme c’est l’usage dans les montagnes la nuit tombe tout d’un coup et tout est fini. Alors il ne reste que l’oeil du feu au centre d’une masse compacte de gisants, homme, femme, paquets, couvertures et animaux mêlés, endormis, anéantis par la fatigue, qui écrasé par l’appréhension du lendemain, qui transporté dans une sorte de paradis avec des fleurs et des fruits partout, des enfants qui rient, des animaux gras et des ruisseaux débordant d’une eau cristalline… Et plus rien, plus un bruit, à peine un tressaillement, un soupir, parfois le discret ébrouement de l’une des mules qui veille sur le campement du haut de la crête.

 Le lendemain matin on était prêt à reprendre la route avant que le jour ne se lève. Les mules encore entravées, rechargées, ficelées, piaffaient d’impatience ; les chèvres, effrayées par la nuit qui traînait encore au sol, se pressaient ventre à ventre en un groupe compact de chialeuses ; le chien trimballait sa mélancolie ça et là tandis qu’on avalait une gorgée de thé brûlant, une tasse de lait caillé, un reste de galette. Puis c’était le signal. On se cherchait, on se bousculait. El Katib ordonnait, le cabot faisait suivre, on piétinait pour entrer dans le rang, le brouillon se transformait en une rangée d’écoliers sages et c’était reparti pour des heures, le nez au vent et le dos au soleil qui émergeait à peine dans une explosion de poussière enflammée.

Le pèlerinage avait duré des semaines. On avait traversé des déserts et marché sur l’eau, on avait croisé des figuiers stériles et partagé les dattes et le lait au hasard des rencontres.  

Une dizaine de chèvres avaient mis bas et les petits, chacun leur tour, effectuaient une partie du voyage dans les paniers de la mule. Les poules, incommodées par toute cette agitation, avaient cessé de pondre et l’une d’elles, farcie d’une poignée d’olives et d’un citron avait amélioré l’ordinaire le soir où El Katib s’était senti envahi par une bouffée de tendresse.  

Un jour enfin il sembla que l’on eût atteint l’autre côté de la montagne. L’air était plus vif à l’aube et plus doux à midi, la brise transportait des parfums nouveaux, des alouettes couraient en avant du troupeau et la brume qui s’élevait le soir semait des perles de diamant sur les feuilles des jujubiers. Le sang circulait plus vite, les yeux fouillaient la distance, les chèvres se conduisaient en pucelles excitées. Quelque chose était en train de changer.

Par une fin d’après-midi particulièrement riche d’herbe grasse et de parfums, guidé depuis la veille par les têtes d’eucalyptus qui avaient jailli de l’horizon, El Katib stoppa la caravane sur le plateau que les arbres encerclaient et se retourna lentement vers la belle Amina, la caravane, les chèvres, Dieu et le chemin parcouru :

 

— C’est ici, dit-il.

 

C’est tout. Comme s’il y avait eu une adresse inscrite quelque part, comme si on lui avait décrit l’endroit dans une autre vie : à main gauche la source ; dans le fond de la saignée, comme une cicatrice de vie entre les deux massifs de roches rouillées striées de bleu, le ruisseau qui serpente ; des touffes d’herbe drue partout, des cistes, des mimosas et du bois mort en quantité. Ici, des palmiers nains pour faire des cordes et des nattes ; là-bas, les nopals qui feront une clôture et fourniront des palettes pour  nourrir une vache et des figues de barbarie pour se désaltérer.

 — C’est ici, ma femme ! Notre nouveau pays, c’est ici ! M’entends-tu ? Regarde !

Et le druide fendait l’air de sa houlette, montrait l’horizon, les nuages, la colline là-bas, le ruisseau…

Elle qui ne voyait rien d’autre que le bout de ses pieds depuis des semaines, toujours coiffée de son baluchon, Petit-Homme sur les reins, la mule au bout du bras, le tapis sous l’autre, répondit…

N’haam

Un seul mot, à peine un soupir.

 Dans sa langue à elle, ce jour-là, ce oui avait une signification bien particulière. C’était l’expression de cent non-dits, de mille récriminations silencieuses, d’une montagne de douleurs ravalées, de désespoirs infinis.

 oh oui, je t’entends mon mari, oui mon mari je m’arrête, oui mon mari je regarde ! Mais mon mari pardon, j’ai les pieds en sang, ma nuque est brisée, mon dos est douloureux. J’ai des mouches rouges dans les yeux et je veux mourir s’il faut encore marcher…

N’haam

Un seul mot, une grande plainte muette.

 Mais c’était dit, le voyage était terminé ! El Katib avait vraiment décidé qu’on pouvait déposer les ballots, redresser le dos meurtri, rapailler d’un coup de rein le petit tout démantibulé, grouper quelques pierres, ramasser un peu de bois, allumer le feu pour le thé, traire les chèvres, allaiter Petit-Homme, étaler les couvertures et inviter El Katib à s’étendre pour la nuit, lui qui, pendant ce temps, assis sur la tête de rocher à quelques pas, scrutait l’obscurité naissante pour dessiner les limites de son fief, compter son troupeau, bâtir une vraie maison, acheter une vache, boire le thé avec le caïd et, un de ces jours, lui présenter son fils.

 Il faudrait presque une journée de mule pour faire le tour de la terre que Dieu avait choisie pour lui, pour ses enfants et pour les enfants de ses enfants, pour toute la durée de leur passage sur la terre des hommes.

Il s’allongea enfin sur les nattes.

 — Amina, ma douce femme, est-ce que tout va bien ?

 — El Katib, mon bon mari, tout va bien mais la journée a été longue, Petit-Homme s’est endormi, mon corps est brisé.

 Alors reste tranquille. L’homme, mettant cette absence d’enthousiasme sur le compte du manque de vision et des préoccupations plutôt terre à terre des femmes se retourna sur sa couche, ferma les yeux et reprit l’esquisse où il l’avait laissée : monter un enclos de pierres pour le bétail, creuser un puits près de la maison puis ajouter une chambre pour accueillir au moins une fille et deux autres garçons…

                                                                  - = O = -

Avez vous pris du plaisir à la lecture des premières pages? Il en reste encore beaucoup.... Dois je continuer? M'arrêter?

Non je pense que chacun voudra continuer la lecture de cet ouvrage. Alors je vous donne rendez vous à la semaine prochaine.....

Je voulais aussi vous dire que Canalblog me donne la possibilité de mettre des vidéos dans le Blog. Il faut seulement qu'elles soient enregistrées dans Dailymotion. Si vous avez quelques films vidéo pris au cours de vos vacances marocaines, dites le moi je vous expliquerais comment faire... Cela ne pourras qu'améliorer le contenu du Blog....

A bientôt, Votre toujours MICHEL

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par micheldupre à 17:11 - Commentaires [17] - Rétroliens [0]
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09 février 2012

Du Tichka à Casa en passant par...

BONJOUR LES MARRAKCHAMIS...La température extérieure ne favorisant pas les trop longues sorties, je me suis dit que ce serait le bon moment pour revenir un peu vers notre soleil commun. Le Blog.
Nous ne sommes pas plus à plaindre que beaucoup d'entre vous, les températures matinales avoisinent les moins 16°, celles de l'après midi (actuellement, à 15h00) -4°. Les promenades canines sont quand même possibles car nous avons un grand ciel bleu illuminé par un soleil froid brillant mais qui  donne une "impression" de chaleur et permet les sorties.
Voici deux photos de celle d'hier  après midi.
 
SAM_0114 
En forêt, avec du soleil
 SAM_0117
La Sarre vu de très haut, elle est maintenant complètement gelée.
 
Le titre:  Du Tichka à Casa en passant par... Pourquoi? Vous le découvrirez si vous avez le courage de le lire jusqu'au bout... Mais je sais que vous le ferez....
 
Donc, à la suite du retour de Dona de Marrakech, sa photo du Col a généré un réveil spontané de souvenir chez les uns et les autres avec des photos.
 
Une photo de mes parents et moi en 1949 environ
nous31
Que nous dit BERNARD?
 
En passant le col du Tichka vous vous souvenez certainement de ces grands pylônes métalliques du téléphérique qui descendait dans la vallée le minerai de manganèse. L'entretien de l'ouvrage se faisait à pied et en toutes saisons ...
pylone telepherique1
 

La photo prise par mon père était dans son bureau, elle se trouve à présent dans le mien. Si mes souvenirs sont bons, il s'agit de l'un des plus hauts pylônes, tout en bas on voit la station de Talatast.
Bien après la fin de l'exploitation le téléphérique a été complètement démonté. (C'est pourquoi DONA lors de son passage au col n'a plus rien vu de tout cela).
 
 
Je continue à progresser dans le titre de cet article en parlant des Carmouss
Et Bernard ne s'arrête pas là, puisque en réponse à une photo de Dona, que je ne vous avez pas montré en janvier il avait  enchaîné avec cette  réponse.
Mais d'abord la photo en question..Les feuilles de figuiers servent de murs où les jeunes peuvent venir graver leurs messages..
 
figuierDona
 
 
Et la réponse de Bernard:
Est ce que cette photo vous "parle" ?
 
carmouss
 
dans la "carrossa" il y a même "le petit balai en doum" pour asperger d'eau les fruits ... Il m'arrive d'acheter ici des figues de barbarie mais elles ont un goût de  trop peu car elles valent la peau des fesses ... j'ai aussi acheté un cactus/figuier, il est devenu énorme  mais il ne fait pas pas de fruits ... Pour en manger de véritables il nous faudra absolument aller au souk à Oualidia !!!!!!!!!!!!
 
 
 
C'est ensuite notre amie Marie-France qui ajoute un commentaire.
Les carmouss ?  c'était ainsi qu'ils les nommaient non ?
Un jour j'en ai acheté .... mais  quand je me suis retrouvée seule devant  mes figues de Barbarie ....  j'ai eu un pincement au coeur.  Il manquait tout l'environnement....  Les bruits , la chaleur  , les passants ...  je voyais des babouches circuler autour de moi , la main  du petit marchand fendant la peau  gorgée d'eau du fruit  et l'écartant en me le tendant avec un sourire...  l'odeur   , les  grains  noyés dans une gelée verte orangée et jaune ... Image de safran .. et près de moi ... aaaah près de moi!  mon JPierre  crachant chaque pépin car incapable de les avaler ...UN GRAND moment de solitude ! 

Je pense que cet épisode va secouer vos neurones (Je suis certain que Jean Marc va s'en donner à coeur joie) et que les commentaires seront nombreux sur la Figue de Barbarie et tout ce qu'elle a entrainé....A vos plumes....
 
Continuons notre ballade dans le titre de l'article. Mami Imini.
Ce Blog, Notre Blog, a encore fait se renouer des relations que nous pensions improbables. J'ai reçu il y a quelques semaines un courriel d'un jeune marocain qui me disait ceci.
 
Voici son message :   Demande d'informations
Permettez-moi d'abord de vous remercier pour vos efforts qui visent à renouveler les anciennes relations avec vos amis . Je suis Jawad Bahra, 24 ans, du Maroc exactement d'un village s'appelle SAKA (Guercif).
guercif
 
Je trouve sur ton blog une femme qui raconte ses souvenirs à Saka . Elle a ajouté une photo avec une petite gazelle . Je voudrais savoir si elle est encoure vivante et savoir aussi si elle a d' autres informations sur ce village ( photo, article, video, ......etc) Je serais très content de recevoir votre réponse.
Comme je le fais d'habitude, j'ai transmis ce message à Mami PAULETTE, ancienne d'Imini.
Très rapidement j'ai reçu ceci.

Cher MICHEL DUPRE,
J'ai bien reçu votre réponse rapide concernant ma demande d' informations , pour cela permettez-moi de vous remercier infiniment du fond du mon coeur pour vos efforts.
Franchement, je ne peux pas vous exprimer combien j'étais heureux quand j'ai reçu votre message sur mon e-mail.  Aaaah comme Je me suis réjoui quand j'ai entendu que Madame Paulette était encoure vivante.
Je serais très content de recevoir toutes les nouvelles concernant ma chère Grand-Mère Paulette ( je vous jure que J'ai une envie de pleurer et je sais pas pourquoi )
****Les souvenirs sont nos forces. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates, comme on allume des flambeaux.*** Victor Hugo
J'espère que nous aurons l'occasion de nous reparler bientôt , j'ai gardé l'E-mail de ma chère Paulette chez moi
merci mille fois pour ton aide .....Une fin qui n' intéresse que moi....
jawad bahra

 

Entre temps Mami Paulette à répondu par courriel à Jawad :

Un petit coucou Michel pour vous transmettre la réponse du jeune Marocain  suite à mon courrier d’hier. Je n’avais pas de photos mais je lui ai raconté un peu la vie en 45. Pas d’électricité, pas de magasin, pas de voiture, enfin rien.  Guercif environ 70km et la piste. On était heureux malgré tout.  C’était le poste militaire à la frontière du Maroc Espagnol. 1  officier,  4. Sous Off  et en arrivant à Saka, 2 douaniers et 1 Off.des Affaires Indigènes.
Un peu de ma vie là-bas que je n’oublie pas.
A quand le plaisir de vous lire dans le blog? bientôt j’espère  Amitiés  Paulette 
                             421
puis m'a transmis ce que ce sympathique jeune homme lui avait répondu.
 
Aaaah ma chère Paulette, comme j'étais heureux de recevoir votre réponse . Permettez-moi de vous appeler " ma grand-mère " . Désolé, je ne sais rien à dire , franchement, je n'arrive pas à exprimer ma joie , en bref , je serais très content de vous recevoir ( s'il est possible) à votre SAKA , je demande de mon dieu de vous protéger et de prolonger votre vie. N'arrétez pas, ma chère, de m'envoyer de vos nouvelles.
 
Puis elle a repris contact avec moi et m'a raconté ceci.
 
Coucou Michel, je viens de trouver un diapo de MRK.  Que de souvenirs.  1946 est bien loin et maintenant j’ai 90 ans depuis peu.  Je ne pourrai plus y retourner mais voilà...avec l’ordi je voyage un peu et je suis les blogs tout les jours. Je vais essuyer qqs petites larmes et revoir le pps  et faire un petit retour de 71 ans en arrière.....
Je vous embrasse Mamie Paulette ou Mamie Imini
 
Re coucou.   Arrivée en 41 à Sefrou   puis Aînleuh  Aknoul Saka et en 46  MRK pour rejoindre  la mine D’imini..
Une nuit, trajet en camion avec mon mari et mon fils qui avait 1 mois. J’aurais bien voulu faire demi tour. 1 an sans revoir MRK. Qqs jours de vacances et la veille de repartir installée à la terrasse du café du Commerce où jouait l’orchestre à cette époque.  Quand il a commencé à jouer,  j’ai pleuré pleuré ...Le lendemain il fallait remonter  et à la mine....rien à cette époque là.
Grand changement avec les goums même au bled. 1 an après de nouveaux arrivants qui me reconnaissent, ils étaient à la terrasse du café où j’ai tant pleuré.
En 49 j’ai perdu ma fille  de 4 mois, née à MRK ensuite mon mari.   Restée à Imini  je me suis remariée et nous avons eu un fils qui aura 57 ans cette année. Revenus en France fin 56 car mon fils ainé y était à l’école.
Voilà Michel mon parcours au Maroc  Bisous   Paulette
 
Merci donc à vous deux, la grand mère d'Imini et Jawad de Saka de nous avoir fait vivre ces instants de bonheur.
 
Comme je le dis souvent, si ce blog n'avait eu que cette fonction, de faire se trouver ou se retrouver des gens qui sans lui ne se seraient pas retrouvés, j'en serais heureux pour le reste de mes jours. C'est aussi un peu pour cela que je n'arrive pas à me résoudre à le fermer....
 
Car pour finir de détailler le titre, je vais faire faire un crochet par Casablanca. Vous savez cette ville qui était au bout de la plaine de Benguérir. Ville où j'ai passé ma dernière année  de scolarité puisqu'au Collège Technique de MRK on ne pouvait aller que jusqu'à la première partie du Bac. Il m'a donc fallu m'expatrier de ma chère belle ville rouge pour étudier dans CASA la Blanche.
J'avais tant d'amis à MRK que j'étais au début un peu triste de les quitter. Puis de jours en jours et de semaines en semaines j'ai reconstituer un réseau d'amies et amis (mais plûtot d'amies.. Katy, France, Dominique) et la vie estudiantine s'est transformé en une année de vacances.
Katy me faisait profiter des WE à Oualidia où ses parents allaient souvent chez les deux frères Jojo et Dédé.
France me retrouvait quelques fois et nous allions manger des glaces chez Oliveri avant que je la raccompagne au Foyer pour Jeunes Filles où elle habitait et enfin Dominique, dont la maman était prof de ???? au lycée ??? et que j'ai retrouvé il y a quelques mois. Elle travaille et vit dans le sud de la France et nous échangeons encore des tas de souvenirs communs.
La semaine dernière elle me fait parvenir un texte écrit par un ancien de Casablanca, texte, qui m'a beaucoup plu et dont je vous ferais un "Copier-coller" à la fin de mes explications.
Ce texte était signé de Jean Frédéric KLEIN avec une adresse au Québec. Je ne voulais pas le reproduire sans lui en avoir demandé l'autorisation. Miracle d'Internet, j'ai retrouvé un commentaire de lui dans un article qui n'avait rien à voir avec le Maroc mais qu'il avait signé et où il donnait son N° de téléphone. J'ai donc tenu compte du décalage horaire et je lui ai téléphoné. Après m'être présente, j'ai été très bien accueilli et il m'a donné cette autorisation. Spontanément il a ajouté qu'il pourrait également me racontyer d'autres choses et peut être m'envoyer des photos. Ce qu'il a fait dans  la journée....
J'en profite pour le remercier publiquement ici et souhaite garder le contact avec lui, il aura certainement d'autres choses intéressantes à nous apporter.
J'associe DOMINIQUE à ces remerciements puisque c'est grâce à elle que nous faisons connaissance de JFK.
 
Voici donc le texte en question : 
Joli texte-souvenir mais voilà, il m'en échappe des bouts !
Élevé à la campagne - au bled - dans une famille très protestante, un père docteur en droit et une mère diplômée de l'Ecole Normale Supérieure, plus une dizaine d'années de pensionnat R'bati avec mes pairs snobinards… j'étais très loin des tchatcheurs des Roches Noires.
Les ould h'mar, les falsos, les chitanes qui tétaient les mouches (et le Pastis), ceux-là n'allaient pas chez Oliveri. Ils se cantonnaient au Rond-Point, mais du côté droit, l'archouma ! C'était là qu'on se "mélangeait". Parfois.  
Allez, si tu t'ennuies (?) voilà un texte sur le sujet pondu il y a quelques années. A prendre avec un nahna et une chebbakia…
 ALMENDRAS
 
Je ne sais pas pourquoi mais je me suis levé ce matin obsédé par une image, des cris et des odeurs d’amandes un grand Chleuh de Tafraout, presque noir, habillé d’un immense burnous de laine pâle sous une fine ggrillées. « Almendras, aa-almendras, des amandes, achra d'rials señor, almendras, almendras para tu… »
C’était andoura chocolat foncé, le capuchon soigneusement jeté sur l’épaule gauche. Sa chéchia rouge semblait moulée sur ses cheveux frisés et les franges, toujours en mouvement, lui faisaient une auréole en pointillés.
Le Rond-Point était son théâtre, la terrasse du bistro son orchestre et tous les amateurs de Ricard, les siroteurs d’expresso, les buveurs de bière La Cigogne étaient les musiciens qu’il dirigeait d’un geste, d’un commandement, d’une révérence. Tel un Cyrano de la cacahuète, il jaillissait de nulle part, bondissant au centre de l’arène, haranguait l’auditoire médusé en un petit nègre de franco-berbère mâtiné d’espagnol, puis choisissant son premier violon, fondait sur lui. Oh non, il ne vendait pas d’amandes. Pas de boîte ou de sachet de plastique non plus. Encore moins d’ersatz cultivé on ne sait où par on ne sait qui. Non. Il te présentait ses amandes à lui, les faisait couler entre ses doigts de diamantaire comme autant de pierres précieuses puis il en choisissait cinq, voire six, qu’il ensachait prestement dans un petit cornet de papier journal. Et c’est vrai que c’était les meilleures amandes au monde, grignotées dans le plus bel endroit au monde.
 Casa_Mers_sultan_Rond_point_1
Le Rond-Point (le Rond-Point Mers Sultan, pour les amateurs de précisions), le rond-Point donc, était notre point de ralliement. Une espèce de Place de l’Étoile en plus petit, toute en pavés, mais encore assez grande pour accueillir la moitié de la ville en pyjama lors du tremblement de terre… De ce rond-point là on aurait pu aller à Rome. En fait, de ma chaise, à gauche, près du cireur de chaussures, je pouvais voir, droit devant, l’avenue qui montait au lycée, et par conséquent les copains qui dévalaient la côte sur le coup de quatre heures. Sur la gauche les deux grandes rues qui se partageaient tout le reste du pays : ne passait-on pas par là pour aller au collège technique, à la Gare, à la plage de Mohammedia, à Rabat même, et puis, tant qu’à faire, n’était-ce pas la route de Tanger, de l’Espagne et des vacances ? Je vous avais dit, Rome…

 À gauche-gauche, d’abord l'Aviation Française, une rue sympa avec des tas de boutiques, des antiquaires, une boulangerie puis, tout à côté, l’avenue qui rejoint l’hôtel de ville, l’Automobile Club et les quartiers huppés. En me tournant par là je pouvais voir la table des frères Salasca, et plus loin, de l’autre côté, l’autre bistro où les Méli, Scotto, Guarniéri et leurs copains motards, les gueulards et les voyous des Roches Noires et nombre de pilotes respectables avaient élu leur centre d’affaires.
Sur la droite deux autres rues dont le nom ne me revient pas et le «Royal» studio de Borghesan, qui m’a plus appris sur Dante Alighieri et le spaghetti à l’ail que sur le commerce des appareils photo.
 
A certaines heures c’était plein de pékins, des gens qui essayaient de goûter, de voler un peu de l’atmosphère magique du Rond-Point. Ils n’en ont jamais reçu plus qu’une bonne dose de poussière avec des relents d’essence et d’huile chaude. Je me demande même si le seigneur des almendras consentait à leur en bailler un cornet. Puis, comme à un signal, d’un coup d’aile, la volée de pékins se dispersait, qui absorbé par le devoir conjugal, le retour au boulot, la sieste, la boutiquière, que sais-je, bref, engloutis par l’ennui de leur quotidien. 
La poussière retombait.
Entracte.
 
Pas très long l’entracte : vers les quatre heures, tranquillement, le Rond-Point revenait à la vie. De tous les points cardinaux, par un, par trois ou par dix, ils arrivaient. Les tables se rapprochaient, on s’excusait, on traînait les chaises un peu plus loin. L’anisette blanchissait les verres, le pichet tintait sur le marbre. Cyrano-almendras officiait au centre du plenum. Entendons nous, ce n’était ni souk, ni cirque. En fait peu de gens se parlaient d’une table à l’autre, et jamais de la terrasse de gauche à celle de droite. Les clans. Et l’éducation, merde !

Et comme tous les jours, le miracle se produisait : si la ronde des autos avait augmenté, si les Tractions, les Arondes, les Studebaker, la TR4 de Nono ronflaient en double file, le bruit semblait pourtant s’estomper et laisser place aux conversations, aux saluts et aux rires. Un brasero fraîchement allumé commençait à dispenser des arômes de merguez et de brochettes, de kebab. On se calait en arrière sur le fauteuil de rotin et on prenait une autre grande gorgée de Rond-Point arrosée d’anisette.
 
C’était là que tout se tramait, que se prenaient les rendez vous du samedi soir, que s’échangeaient les adresses des « boums » à venir, que la cote et la réputation des filles fluctuaient selon les vantardises des uns et les confidences des autres. Il y avait là de futurs ingénieurs et des garagistes, un trafiquant d’armes en devenir, quelques enseignants, un escroc et un million de bourgeois ordinaires, mais surtout une brassée de copains avec en commun, un certain art de vivre. Et un goût de vivre.
 
C’est aussi vrai qu’à quelques coins de rue de là, ça se passait chez Oliveri. On y dégustait la plus spectaculaires des glaces de la création à petits coups de langue distingués en compagnie de tous les sang bleu, riches et cultivés fils de docteurs et de diplomates, filles de respectables familles protestantes, une ou deux particules, un millionnaire arabe et un couple de voyous irrésistibles qui roulaient M.G. Twin Cam ou Austin-Healey. Mais eux, c’était juste le vendredi, de cinq à six, entre deux fournées de bridgeuses. Fallait pas être en retard, t’avais manqué le rendez-vous de la semaine, et le programme de la soirée. Pas étonnant que les filles de chez Oliveri faisaient un tour du côté du Rond-Point, le vendredi soir, et y restaient parfois assez longtemps pour mettre un étudiant sur la paille !
«Almendras, aaal-mendras…»
 
Jean-Frederic Klein

Il nous gâte, Jean-Frédéric.  Il faudrait pouvoir le lire les yeux fermés. Ou qu'une conteur nous le raconte.
L'odeur des amandes grillées, de l'anisette, de la poussière toujours présente, de l'odeur des pôts d'échappement et celle du parfum des filles qui venaient s'y montrer.
 
Je l'ai tellement vécu avec mes tripes qu'il me fallait absolument vous l'offrir. Merci Jean-Frédéric pour cet instantané de nos jeunesses marocaines. De MARRAKECH ou de CASABLANCA, nous avons vécu une jeunesse dorée dans ce magnifique pays de Soleil, peuplé de gens inoubliables, qui étaient nos amis, qui partageaient nos soucis et nos joie. Je souhaite que tu (Ah ce TU est venu spontanément, me le pardonneras tu?) continue à nous suivre les Marrakchamis de ce blog et que tu nous donne l'occasion de vivre d'autres beaux moments.
 
Il avait, au téléphone promis de m'envoyer d'autres choses le concernant. Cela n'a pas tardé puisque qu'hier j'ai reçu ceci...
 
Bonjour Michel Dupré,
Merci pour votre coup de téléphone !
J'ai visité votre blog et je pense qu'on peut y passer des heures à démêler tout ce qui est présenté, bijoux, calligraphie, Saarburg ! etc. A propos ma famille vient de Sarrebourg (l'autre, la française).
J'ai été élève, pion puis prof à Rabat et Casablanca mais on se souvient plus de moi comme coureur automobile et organisateur de circuits dont votre Marrakchi Robert Lassus était une des très grandes vedettes.
Voir: Dix Ans de Sport Automobile au Maroc (JFK et Yves Joseph)
J'ai écrit il y a deux ans un roman - non publié -  (Habi, une jeune fille, les années 50, Bouznika) dont je pourrais vous faire parvenir un pdf si votre ordi le digère. Plus vrai que le Rond-Point ! Sûr que les "anciens" apprécieraient.
Un salut à mon pays…
 
Et une photo.
 DKW_Abbate_1964
Puis de nouveau deux photos:
 68lacaze_klein
 
Lacaze-Klein, Rallye du Maroc 1968, Gordini officielle Renault, 14 salto arrière…
 
 Tremblant09
 
J. F. Klein - Mont-Tremblant, Québec, 2010 (la noire, en bas à droite…)
 
JFK, comme il aime signer, possède aussi un site Internet dont j'ai l'adresse mais qui actuellement n'est pas en service. Dès qu'il fonctionnera de nouveau je vous en donnerais l'adresse.
Voila chers Marrakchamis, un long article, j'espère qu'il a eu l'heur de vous plaire. moi j'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire.
 
Je vais le terminer par un clin d'oeil aux calendrier des fermières et des fromages en vous éditant la page de Février 2012.
 
 calendrier-from-girls-2012-02-fevrier
Bonne santé à tous, protégez vous du Froid, évitez les glissades et rêvez de MARRAKECH.
Votre toujours MICHEL
 
 
 

Posté par micheldupre à 20:22 - Commentaires [4] - Rétroliens [0]
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12 janvier 2012

Le Retour de DONA

Bonjour à vous tous, ami du Blog.
Je m'étais promis de ne plus vous faire attendre aussi longtemps entre deux articles. Cela m'est d'autant plus facile aujourd'hui, que l'une de nos amies, Donatienne, vient de rentrer de Maarrakech et qu'elle m'autorise à vous montrer quelques photos.
Avant de la faire je voudrais vous parler d'elle. Elle n'est pas Marrakchie, elle n'est pas née au Maroc, mais elle a des cousines qui sont des piliers de ce Blog. Elle y a donc adhéré, au début pour suivre un peu ses cousinettes du Bled, puis, attirée par tous vos récits, vos souvenirs, vos photos, elle s'est identifiée à l'une d'entre nous.
Elle a succombé au chant des sirènes et un jour, elle a pris l'avion pour Marrakech. Elle en était revenue enchantée.
La possibilité s'est offerte à elle d'y retourner pendant la première semaine de 2012. Voila ce qu'elle m'écrit :
 
Et voilà, à Marrakech c'est toujours le même merveilleux bordel ! Mais quel bonheur ce fut de retrouver les senteurs, les couleurs, le bruit, le chaud soleil, le ciel si bleu, la douce tiédeur du jour, et l'appel lancinant du muezzin !
Je comprends tellement mieux votre nostalgie que je ressens, moi aussi, maintenant ! J'ai si souvent pensé à vous tous et regretté de ne pas partager de si époustouflantes visions de l'Atlas ( Atlas que j'ai bien salué de la part de Marie France !) entre Marrakech et Ouarzazate !
Ce fut un bonheur sans nom ... merci à tous de m'avoir initiée et si joliment conduite sur les chemins de vos passions.......
 
 Voici maintenant ses photos avec quelques commentaires.
 
MRK01
 
MRK07
 
L'obligatoire visite des souks
 
MRK02
 
Ils ont de l'humour nos amis Marrakchis....
 
Puis un voyage vers le sud... Ouarzazate par le col du Tichka....
 
MRK03
 
Les villages accrochés au flan des montagnes pelées.
 
MRK04
 
Les routes sinueuses
 
MRK10
 
 
Quelques photos sur lesquelles vous cliquerez pour les voir en grand.
 
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MRK12MRK13
 
Voici une photo du col du TICHKA aujourd'hui.
 
pastedGraphic1
 
La pancarte est précise, ici on vend:
DRARE MINERAUX
 
Mais descendez  plus bas, vous trouverez le même endroit dans une autre époque.
 
 
Merci chère amie, de nous avoir fait partager ton séjour ensoleillé dans le sud de ce beau pays qu'est le Maroc
Saches également que ton séjour à MARRAKECH a donné des idées et des envies à d'autres Marrakchamis qui se sont plongés dans leurs albums et m'ont fait parvenir ces photos.
 
Bernard a également retrouvé cette photo du Col du TICHKA. Là aussi vous avez du y passer. Comme Monique racontez nous vos aventures sur ces routes de montagnes, sinueuses et étroites. Y avez vous eu mal au coeur, comme moi. Vos parents y sont ils restés en rade, comme mon père, bloqué par des mètres de neige.... 
TICHKA01
 
Une photo du col du Tichka, il n'y avait pas grand chose dans cet endroit glacé en 1972 (à part la borne des TP)
Il y soufflait presque en permanence un vent polaire ...
 
Et qui se souvient de la Plaine de BEN GUERIR, avec sa quarantaine de kilomètres de route toute droite.
 
bornedebengherir1
 
Souvent dangereuse, car les conducteurs s'y endormait, surtout lorsque le soleil tapait dur....Sur la droite, en allant vers Casablanca, il y avait la base américaine sur laquelle étaient basés des bombardiers qui pouvaient transporter la Bombe A.....
Avez vous des souvenirs précis de cette plaine, avez vous des anecdotes sur les américains, les trajets vers Casa... Faites les moi parvenir par Courriels, je me ferais un plaisir de les éditer. Vous savez, si vous avez lu les derniers commentaires, combien ce genre de récit est important pour notre petite communauté d"amis.
  
Bernard et Mado, amis de longue date, je vous remercie pour m'avoir offert cette contribution et cette occasion d'illustrer cet article.
 
Une autre de nos amies, amoureuse de Marrakech, elle aussi, nous a conté la venue de ses parents et a retrouvé une photo de sa jeunesse en Espagne.
 
Voici la photo de la piscine que mon père exploitait avec un bar
 
piscine02
 
 Il a du fuir au Maroc pour des question politiques. Il a eu la chance d' être informé par son cousin, maire, que la police politique   arrivait pour l' arrêter. On ne plaisentait pas avec Franco.
L’ eau de Lanjaron est très connue en Espagne. Une entreprise française a racheté et l'a  vend également en France, sous son appélation.

Il m’arrive souvent de me demander ce qu’ aurait pu être ma vie si nous n’ étions pas partis au Maroc.

 Ces quelques mots font me souvenir des paroles d'une chanson de Maxime LE FORESTIER.
 
On choisi pas ses parents
on choisi pas sa famille
On choisi pas non plus
les trottoirs de Manille
de Paris ou d'Alger
pour apprendre à marcher.
On est nait quelque part....
 
Ben nous on est de MARRAKECH, et si plusieurs de nos lecteurs n'y sont pas venus au monde, ils ont rapidement été adoptés par cette ville qui 50 ans après mobilise encore nos esprits et nos sentiments.....
 
Une lectrice m'a écrit qu'elle recevait ces mots comme une caresse. C'est donc sur cette belle image que je vais terminer cet article avec encore une pensée particulière pour une dame amie qui m'a envoyé un courriel ce jour pour me dire son chagrin d'être seule depuis quelques temps.
Que cet article soit pour toi, un moment d'amitié et qu'il fasse fleurir un sourire sur tes lèvres.
A tous, bonsoir. Votre toujours MICHEL.

Posté par micheldupre à 21:50 - Commentaires [14] - Rétroliens [0]
01 janvier 2012

De MOI à VOUS....2012

Le premier bonjour de cette nouvelle année. Il vous est destiné, chers amis lecteurs de ce Blog, qui s'étiole un peu ces derniers temps.

Il est vrai que n'ayant plus grand chose à raconter sur NOTRE MARRAKECH, celui des années de notre adolescence et laissant le soin à l'autre Michel de continuer à nous informer sur l'histoire, le passé et le présent de cette ville que nous portons tous dans notre coeur, je suis de moins en moins présent devant mon clavier.

Mais aujourd'hui, 1° janvier de cette année que tout le monde nous prédit difficile, je ne pouvais rater l'occasion de venir vous présenter tous mes voeux de bonheur et de bonne santé pour vous et ceux qui vous entourent.

bonne-annee-2012

Je m'adresse donc à ceux qui vivent en famille. Avec ou sans enfants. Avec ou sans petits enfants...

Des fois auprès d'un conjoint souffrant et auquel(le) ils apportent tout leur amour. Des fois seul(e)s car loin d'une être aimé qu'ils aimeraient bien avoir auprès d'eux ou parce que celui ci est parti se reposer en paix. Je m'adresse aussi à ceux qui sont vraiment seuls et qui doivent savoir qu'il y a quand même des gens qui pensent à eux.

Je m'adresse aux amis qui vivent en France...Au Nord ou au Sud, près de l'Atlantique ou aux frontières de l'Est. En plaine, en montagne, en ville. Mais aussi à ceux qui vivent en Amérique, au Canada, en Espagne, en Allemagne et surtout au Maroc.

A ceux qui croient en Dieu, en Allah, ou à Bouddha. A ceux qui lisent la Thora, le Coran ou la Bible....

Aux amis des chiens, des chats, des oiseaux (Comme par exemple des chapons ou des dindes aux marrons), à ceux, qui comme moi, aiment les poissons (Le filet de Sandre... Hummm) ou les lapins nains. Sans oublier ceux, et je sais qu'il y en a, qui adorent leurs chevaux ( Souvenir de la boucherie chevaline du petit marché de Marrakech). 

.Attention, tout ce qui est entre parenthèse n'a été ajouté que pour faire un peu d'humour

Je ne ferais pas l'impasse sur ceux qui allaient en vacances, à OUALIDIA, à MAZAGAN, au Cap CANTIN, qui faisait du ski :  Nautique au Barrage ou Alpin à l'Ouka.

A ceux qui, sur les routes du Bled ou dans les rues de Marrakech, roulaient en Solex, en Mobylette, en Rumi ou comme moi en vélo.....

rumi

Je vais aussi envoyer ces voeux  à ceux qui demain retourneront au travail comme à ceux qui comme moi, sont déjà à la retraite et qui sont débordés.

A ceux qui vont subir les augmentations prévues pour Janvier. A ceux qui vont voir leur pouvoir d'acaht diminuer encore un peu. A ceux qui vont gagner au Lotto, qui changeront de boulot pour une meilleure place.

Sans oublier ceux qui en Avril et Mai voteront à Gauche... à droite... au centre... Pour les verts, les rouges, ou de toutes les couleurs, comme le petit oiseau de Gilbert Bécaud...

oiseau

Ais je oublié quelq'un ? je vous prie de m'en excuser, c'est involontaire.

Une de nos amies a décollé ce matin pour passer une semaine à Marrakech. (La veinarde)

J'aurais certainement quelques photos à vous montrer dès son retour.

Voila chers amis, la dernière chose qu'il me reste à vous souhaiter c'est de vous retrouver, en petit comité ou à Avignon, entre amis pour continuer à faire vivre la chaleur de  l'amitié qui nous lie....

A bientôt de vos nouvelles, de vos photos, de vos récits inédits... Votre Toujours MICHEL

PS: comme la photo de la jeune femme chargeant sa voiture sur un parking de super marché avait eu l'air de vous plaire (surtout aux Messieurs ) je vais conjuquer mon amour du Fromage avec celui que je porte aux représentant du sexe  dit "Faible" en vous éditant la page de janvier du Calendrier 2012 des FROM'GIRLS. Bon appétit. 

from-girls-2012-01-janvier 

Posté par micheldupre à 21:16 - Commentaires [31] - Rétroliens [0]