Bonjour les Marrakchamis. Un des derniers commentaire provient d'un marrakchi qui y vit aujourd'hui. Je veux parler de Harji, qui ayant retrouvé une photo de classe de 1966-67, rêve de retrouver quelques uns de ses anciens camarades de classe. Je viens de lui répondre que je ferais ce qui est en mon possible pour l'aider dans ses recherches. Bien sûr, dès que j'aurais des précisions, je vous mettrais à contribution pour agrandir le cercle de recherches.

Les dernières nouvelles qui nous parviennent de notre belle ville, nous disent qu'il y fait très chaud, mais très chaud, puisque le thermomètre y frise les 50 degrés.

Lorsque je jette un oeil dehors, je ne vois que des nuages, des précipitations et mon thermomètre extérieur, lui, indique des "Chaleurs" avoisinant les 17-18° degrés.

N'ayant absolument rien reçu de votre part pour illustrer cet article c'est moi qui vais rechercher une image des années 50, qui s'est imposée à moi en lisant le commentaire de Harji et la photo d'un massif de capucines prise dans mon jardin hier soir alors qu'un rayon de soleil éclairait notre soirée.

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Dans les années 50, j'habitais avec mes parents et mes jeunes frères dans une maison traditionnelle de Bab Doukala. Elle était situé dans une petite ruelle sombre et dans laquelle les voitures ne pouvaient pas passer. Il y avait une sorte de porche vouté qui réduisait encore le passage et l'entrée de notre maison se trouvait à droite dans un renfoncement.

La porte était de bois, verte ou bleu foncé (J'ai la mémoire qui flanche) avec un gros heurtoir noir qui représentait une main tenant une grosse boule. Elle s'ouvrait à deux battants, mais il y avait aussi dans un des battant, une petite porte qu'on ouvrait pour laisser entrer les personnes.

De là, un couloir de quelques mètres nous faisait pénétrer dans la cour intérieure. Oui cette demeure était constituée d'une cour intérieure qui donnait sur les pièces réparties sur les quatre cotés.

A gauche du couloir, une très grande pièce que mon père avait transformée en "Atelier" dans lequel il s'adonnait à son hobby "Le radioamateurisme" Il était CN8BS.

En face de l'entrée, une série de pièces. Les toilettes, la salle de bains (Précaire) et une très grande cuisine dans laquelle nous mangions. Le troisième coté, c'était les chambres à coucher (trois dans mon souvenir), le quatrième coté, une grande pièce , salle à manger et salon. Des divans bas avec des coussins et des tapis que mon père avaient achetés dans l'Atlas.

Mais ce qui reste gravé dans mon souvenir c'est cette cour intérieure. En son centre il y avait un massif rond que ma mère emplissait de capucines. En étoile, quatre petites allées qui rejoignaient le centre des cotés et entre ces allées, des massifs de terre fleuris. Les rebords de ces massifs étaient en carreaux de faience(?) bleu marrakech. Mon père avait tendu des cables en travers de la cour, attachés au toit de la maison et sur lesquels il avait fait étendre des cannis qui nous protégeaient du soleil.

Saadia, notre bonne qui nous a suivi ensuite à l'immeuble du Colisée, jetait de l'eau sur le sol carrelé pour qu'une humidité rafraîchisse l'athmosphère.

Au début de la ruelle,vivait la famille LECOLE (Je ne suis pas sur de l'orthographe) avec un fils Yvan qui était mon copain. Nous achetions chez l'épicier de la ruelle des cailloux pétaradants que nous faisions rouler dans la cour intéreieure de notre maison et qui faisaient crier ma mère qui n'aimait pas ça....

Voila, une partie de ma jeunesse qui vous est révélée. Si vous avez aussi des souvenirs de cette sorten hésitez pas à me les faire parvenir à mon adresse E.mail, je les éditerais volontiers.

Maintenant, quelques chapitres d'HABIBA....Certains d'entre vous doivent pester car je ne viens pas assez souvent sur le Blog... Pardonnez moi, mais les retraités n'ont plus de temps pour rien...

la maison du roumi

Remonter l’allée carrossable serait trop facile, trop prévisible, d’autant qu’elle est pavée de presque neuf ce qui est incompatible avec le lavis sépia de mes souvenirs.

Je choisis donc le chemin des écoliers, le sentier qui fait le grand tour, longe l’oued, contourne la futaie d’eucalyptus, traverse l’amandaie et l’olivette et revient sur la maison en rasant la bergerie en pierres sèches qu’une affreuse haie de figuiers de barbarie protège des mauvais esprits.

Est-ce le temps passé ou les broderies de la mémoire mais les dimensions, l’envergure de la colline, le creux du vallon, tout me paraît beaucoup plus étriqué.

Le paysage a rétréci.

Entre la rangée d’eucalyptus qui bornait la propriété et l’encavure de l’oued Ghebar, de l’autre côté, il y avait un voyage, presque un pays et, bien sûr, une enivrante aventure.

Mais voilà, de ce pays merveilleux d’où mille arbres ont isparu sous la hache des ratisseurs, il ne reste guère que quelques enjambées, tout juste un maquis lilliputien.

Une image d’encyclopédie me hante.

Un décor lunaire. Verdun 1916.

A perte de vue, des corps, trois cent mille au moins, du brun, du vert, du rouge, des hommes des deux camps qui ont enfin trouvé la paix, empilés les uns sur les autres.

La butte, les ruisseaux, la forêt, tout a disparu, haché, déchiqueté, aplani par un déluge de fer et de feu. L’infamie a oublié quelques moignons de bois ici et là, des javelots fichés dans un cimetière de chair, de monstrueux menhirs de mort.

C’est horrible.

C’est à cela que ressemble mon maquis.

Les glaneurs et les charbonniers ont rasé les eucalyptus, déchaussé, déchiqueté les amandiers, écartelé et broyé les oliviers. Ils ont tout brûlé. L’église verte est morte.

Il ne reste, au sommet de la colline décharnée, qu’une poignée de chicots, une ligne d’épineux bien armés et, curieusement, quelques mimosas difformes dont les branches retombant au sol, font penser à de monstrueuses araignées consternées par cette désolation.

C’est horrible.

Je suis arrivé à la cascade.

De rigole qu’il est habituellement, l’oued, au printemps, se prend pour le mustang du Rio Grande. Comme la grenouille de La Fontaine qui  s’étend, s’enfle et se travaille pour égaler l’animal en grosseur,  il fait la grosse voix, bouillonne et galope vers l’océan tel un cheval emballé pour hurler sa peine et se plaindre des hommes.

Aujourd’hui l’oued est au plus fougueux de sa cavalcade mais vite, le beau temps revenu, il se calmera, pansera les rives blessées, baignera les narcisses et ravivera les mousses.

Il bercera les gambusias qui patrouillent sous les nénuphars et musardera autour des rochers où somnolent les tortues.  

Sur le versant opposé il y a une poignée de haricots blancs jetés sur un tapis vert : des brebis qui vaquent tête baissée en mastiquant avec conviction leur chique de chlorophylle.  

Au milieu des haricots, juchée sur une butte, une silhouette élancée, étirée comme un Giacometti : un berger dans sa gandoura blanche. Il chante.  

Sa chanson, douce comme une prière infinie me parvient par bouffées parfumées au romarin. La belle est partie. C’est une plainte, un cri, un sanglot qui vogue par la voix du vent.

L’inconnu chante les amours fragiles, je n’entends pas sa langue mais sa mélancolie me chagrine. Dans son microcosme je ne suis rien, je n’existe pas, mais je sens que je lui vole une désespérance qui n’appartient qu’à lui.

Cette sérénité bucolique me rassérène, les blessures de Verdun cicatrisent mais je me refuse à franchir un pas de plus entre l’avant  et le triste aujourd’hui du paysage.

Je décide de remonter vers la maison.  

Le sentier a été dessiné par une chèvre fantasque. Il est encombré de tant de bosses moussues, de touffes multicolores et de bouquets odorants fléchissant sous leur poids de rosée qu’il me faut zigzaguer pour ne pas les bousculer. J’enjambe la fourmilière, j’évite la sauterelle et le crapaud paresseux. Ils habitent ici : prière de ne pas déranger.  

Une petite toux m’a surpris en plein vol au-dessus d’un thalle de champignons. Puis ce coup de semonce à l’importun sautillant comme une cocotte de Lagerfeld :

 – T’es qui ?

 Je découvre, sous l’amandier, une poupée tirée à quatre épingles, l’air grave, les bras croisés et des yeux comme deux fenêtres de ciel. Elle est assise sur un tabouret de trayeuse, jambes inclinées et genoux serrés. Un frisson entre les branches l’auréole d’une pluie de pétales rosés. C’est Marilyn enfant posant pour Vogue Bambini. 

Crâneuse, presque effrontée, une main sur le cou du vénérable setter irlandais qui me surveille d’un oeil placide, elle me défie :

 – T’es qui, toi ?

 Elle porte un joli fichu sur la tête, une blouse de coton blanc avec des manches qui bouffent aux coudes, une jupe marine, des socquettes de coton et des sandales vernies.  

Belle comme une nonnette à l’heure de la messe. J’allais dire adorable, mais non, elle a plutôt l’air du soldat qui garde la reine des termites.

Un tout petit soldat, avec des allures de princesse.

Je lui ai dit « Salam à toi, Lâlla !»  Madame.

Elle le mérite bien.

Je n’ai pas parlé l’arabe depuis des lustres et c’est revenu comme ça, tout naturellement. Comme le goût du bonbon anglais.

Elle a baissé les yeux, l’air absente, et me renvoie un Salam du bout des lèvres.

Pas bêcheuse, pas timide : je ne l’intéresse plus, c’est tout.

L’indifférence a pris le pas sur la méfiance. La présence duvieux setter n’y est sûrement pas pour rien.

 – Est-ce que ton papa est là ?

 – Je n’ai pas de papa.

 – Ah…

 Elle lève les yeux, me dépiaute comme un lapin suspendu au croc du boucher puis constate froidement : 

– Tu es chibani…

Chibani, le Vieux ! C’est raide, mais… c’est évident.

 Elle se baisse, reprend le livre coincé entre ses chevilles, l’aplatit sur les genoux. Le Marsupilami. J’adorais les aventures du Marsupilami mais je ne crois pas que mes goûts littéraires l’intéressent.

Sans plus me regarder elle lance :

– Est-ce que ta grand-mère est morte ?

– Pardon ?

– Pourquoi tu es venu ? Est-ce que ta grand-mère est morte ?

– Non… Oui ! Il y a longtemps !

– Ah…

Pause…

J’ose…

– Je cherche la maison de Madame Chkoune.

Elle ne répond pas, c’est le collier de coquillages entortillé à son poignet qui est le nouveau centre du monde.

J’embraye de nouveau :

– Tu as quel âge ?

Son âge…

Elle hésite.

Elle repose le Marsupilami, porte son pouce gauche aux lèvres, puis l’index, puis le majeur, elle compte mentalement.

Elle me montre, elle a toute une main avec un doigt un peu plié. Khamsa -, cinq ans ?

Non, non, de la tête.  

Elle corrige : c’est plutôt une main de quatre doigts et un bout de doigt… hésitation…

 – Arba-ou-nouss !

Arba, c’est quatre. Arba-ou-nouss assaisonné d’une pincée d’hésitation, c’est quelque part entre quatre-et-un peu et quatre-et-demi.

Je confirme, quatre et quelques…

Elle hoche la tête : j’ai bien compris.

J’ai aussi compris qu’elle comprend mon charabia mais ne parle pas parce qu’on ne parle pas à des étrangers.

Elle appelle :

– Maman, il y a un chibani !

Pas de réponse. 

– Maa-Man ! 

Pas de réponse.

Elle hausse les épaules, visiblement excédée, se lève, ordonne :

 – Attends !

 Pose le Marsupilami et le collier de coquillages sur le tabouret, prend son envol et disparaît en sautillant à clochepied sur une marelle imaginaire.  

Une buse tournoie dans le ciel.

Une poule pressée farfouille le sol, picorant sans gène le bout de ma chaussure.

Il y a deux cigognes au nid, sur l’arbre mort.

De son vivant on l’appelait le Géant Vert.

Figées une patte en l’air, les cigognes en redingote en noir et blanc philosophent. Elles parlent en castagnettes et portent bonheur à ceux qui les regardent.

Clop, cataclop, la princesse est de retour, caracolant cette fois sur un invisible pur-sang :

– Viens !

La princesse s’appelle Myriam, m’apprend-elle.

– C’est un joli nom.

– Je sais.

Un vrai petit soldat, finalement.

   
 

la toubiba

Bien sûr, j’ai reconnu la maison. Bien sûr, elle a été agrandie, de beaucoup, sur le côté ouest mais la terrasse entourée de buddleias, le vieux figuier, l’escalier en dalles de schiste, tout est encore là, avec un petit quelque chose de différent.

C’est indéfinissable, comme une patine… un peu comme une image jaunie exhumée d’une boîte à chaussures.

Le fond, le cadre, l’atmosphère, c’est tout ça qui est différent. Ce n’est plus tout à fait… ce n’est plus moi, ce n’est plus mon histoire. La haie de lauriers roses n’était pas là, avant. Maman n’aimait pas les lauriers roses, ils ne servent à rien. Maman disait que… mais cela n’a plus d’importance.

– Alors, tu viens ?

– J’arrive, Princesse !

Près de la porte une poule rouge caquète, bat des ailes et s’enfuit. Comme si elle se souvenait…

De quoi une poule rouge peut-elle bien se souvenir. L’éclat d’une lame ? Le sang qui gicle ? Je ris, c’est nerveux, la princesse, la poule décapitée, Verdun, le  Marsupilami… c’est surréaliste.

Un chat sorti de je ne sais où se collette avec l’ombre d’une feuille prise dans une toile d’araignée. Les cigales stridulent un concerto d’acouphènes.

Une femme apparaît sur le pas de la porte, la cinquantaine élégante, des cheveux noirs aux épaules, un beau visage au teint mat et de fines pattes d’oie autour des yeux, signes évidents d’une belle humeur.

Elle porte une djellaba beige pâle, d’un tissu si fin qu’il en est diaphane. On devine, sous cette tunique, une blouse et un jean délavé dont l’ourlet tombe sur des ballerines dorées.

L’encolure de la djellaba, largement échancrée, est soulignée d’un délicat entrelacs de fils de soie et d’or, très haute couture.

– Madame Chkoune, je présume…

Un éclat de rire et une poigne énergique :

– Ah, non ! Je suis le Docteur Lamrani. La Toubiba… ou Leila, si vous préférez.

– Mais… On m’avait dit… Le  BièneBi ?

– Le riad. Oui, c’est bien ici. Nous vous attendions.

– Ah bon ! Mais …

– Vous êtes bien Paul-Henry B…?

J’acquiesce de la tête, à défaut de pouvoir placer un mot.

 

– Lalla Chkoune était ma mère. Elle est décédée il y a quelques mois. Elle allait fêter ses soixante-dix ans…

– Oh, je suis désolé…

– Oui, oui, merci ! Nous ne voulions pas désappointer les clients et continuons à les recevoir. Ce n’est pas très compliqué, vous savez, ce sont des habitués pour la plupart, et il n’y a que deux chambres.

Je tente une pointe d’humour :

– Seriez-vous une sage-femme recyclée en maître queux ?

– Non, non, pas du tout ! Je dirige le service de chirurgie de l’hôpital Royal.

– Pardon, je voulais seulement…

– Je sais… Ce n’est rien. J’ai pris quelques jours de congé pour décider à tête reposée ce que je ferai du riad.

– Ah…

– Et, rassurez-vous, je n’opère ni les clients ni les poulets !

Ma pointe d’humour a explosé en vol…

Deux femmes d’un certain âge, assez corpulentes et singulièrement accoutrées d’une manière d’uniforme, tablier rayé bleu et blanc, fichu assorti, très quatre étoiles de table champêtre, sortent de l’ombre : 

– Laissez-moi vous présenter Hadija, notre cordon-bleu et notre Grand Rapporteur de commérages. Si elle vous coince entre deux portes vous n’y couperez pas, c’est une incorrigible bavarde ! Quant au caporal Latifa, ex-infirmière en chef, elle voit à tout dans la maison, gère ma vie, choisit les fleurs, gronde les clients mais se mettra en quatre pour rendre votre séjour agréable.

Elle a un geste vers la terrasse :

– Et vous avez déjà rencontré Myriam, notre très gracieuse mouche du coche !

– En effet !

– Elle vous a pris pour un pèlerin égaré.

– Oui. Je crois qu’elle a même précisé un  chibani !

– C’est vrai, pardonnez-la ! A cet âge, les enfants ont encore vision très radicale du monde qu’ils s’approprient. Le mentir-vrai n’existe pas, seule l’évidence… mais, allez, je vous ennuie !

– Pas du tout !

Il y a de la gaieté dans ses yeux, et bien de l’esprit dans ses réparties… ça promet.

– Mais asseyez-vous, je vous en prie.

Sur la terrasse ombragée par un figuier centenaire, quatre petits fauteuils entourent une table basse. Sur la table un plateau en cuivre, une théière en argent, un bouquet de menthe verte, un pain de sucre, quelques dattes et des chebakias, ces délicieuses pâtisseries enrobées de miel et parfumées à la fleur d’oranger. J’étais attendu…

Un peu plus loin, une espèce de samovar, un antique lavemains et sa bouilloire, tout le nécessaire pour la cérémonie des ablutions avant de planter ses doigts dans le coucous.

– Vous verrez, c’est l’heure la plus agréable, ici, à l’ombre du figuier !

– Oh, je sais…

J’allais rétorquer que… mais elle m’a interrompu pour commander, à la cantonade :

– Latifa, tu veux bien servir le thé ?

Si je sais ce qu’est l’heure agréable, à l’ombre du figuier !

Oh oui, je le sais ! Je suis même là pour ça !

J’allais dire que…

En me coupant la parole la Toubiba m’a permis d’entendre ma petite clochette intérieure, le signal d’alarme. Ding ding, clignotant rouge, chaud, danger… rentrer dans la coquille et… la boucler !

Je me concentre sur le gros figuier qui sème des millions de blastophages dans l’atmosphère. Ces minuscules bestioles devraient s’employer à féconder le dit figuier mais elles aussi, pendant l’heure agréable, préfèrent patauger dans le miel des chebakias. Je me tairai donc.

Je m’étais juré, en préparant ce voyage, de jouer au touriste innocent pour éviter de m’empêtrer dans des explications laborieuses.

Je suis ici pour visiter le musée de cire que j’ai inventé, pour explorer, avec l’appétit du médecin légiste, une nécropole figée, inerte, mais voilà que j’ai failli, bactérie dans une bousculade de bactéries, prendre place sous l’oeil du microscope.

Oui, j’ai habité ce pays, il y a bien longtemps, mais révéler que j’ai habité cette maison n’ajouterait rien. La Toubiba est chez elle et je suis l’invité. Prétendre que ce paysage, que cette maison sont miens, que les parfums de jasmin et de menthe m’appartiennent aussi, que les mimosas, le figuier… Non !

C’est moi qui suis le greffon rejeté, moi qui tente d’escamoter l’entracte, de nier le passage du temps.

Je me tairai donc.

A garder le silence je ne serai coupable de rien.

 

le biènebi de lalla chkoune

Caporal Latifa a sonné la fin de l’heure agréable et m’invite à regagner mes quartiers. Myriam enjambe le cabot étendu sur le seuil et me fait signe de la suivre.

J’ai instinctivement baissé la tête en entrant.

C’est curieux, cette impression… on dirait que le temps a rapetissé les maisons de notre jeunesse. Les marches sont plus raides, les murs moins hauts et les portes plus étroites.

La terrasse donne de plain-pied sur le living dont le fond est fermé, côté nord, par une immense cheminée à voûte dans laquelle j’ai déjà vu rôtir un veau.

Sur la gauche, à la place de la chambre des filles, une porte d’arche ouvre sur une cour intérieure, un patio que je ne connaissais pas, une tache de soleil.

A droite, les fenêtres sur le jardin ont été murées. Une demi-douzaine de luminaires en forme de minuscules torchères dessinent des boules de lumière orangée sur les murs.

Le plancher de marbre est pratiquement invisible sous d’épais tapis brun et ocre, des marmouchas enjolivés d’arabesques compliquées de couleur rouille.

La banquette basse qui court le long des murs est noyée sous de gros coussins en velours marine ornés de papillons dorés butinant des orchidées géantes. Entre deux coussins un livre ouvert, deux ou trois journaux pêle-mêle et, assez incongru dans cet environnement, un ordinateur portatif qui ronronne. La conjugaison de tous ces objets, des couleurs et de cette lumière a quelque chose d’étonnant. D’assez chaleureux.

Hétéroclite… mais charmant.

Au centre du salon paradent deux impressionnantes tables basses, deux hexagones en cèdre massif incrustés de petits losanges de nacre et d’un lacis de motifs mauresques en bois foncé. Les plateaux sont gravés sur chant d’une grecque bien compliquée.

Quelques objets sont parsemés sur les tables, un vase en verre vénitien, un brûleur à encens, une fiole d’eau de rose, quelques livres ‑ des romans ‑ et une lampe ancienne percée de petites fenêtres en verre bleu.

Dans le coin gauche, près de l’arche, un meuble d’un volume imposant, m’intrigue : il est recouvert d’un drap de feutre gris. Probablement une acquisition récente ou une pièce particulièrement fragile.

élémentaire, mon cher Watson !

Les murs sont nus à l’exception de quelques toiles étonnantes. Devant le grand tableau au dessus de la cheminée j’ai tremblé un instant à l’idée de retrouver le portrait en buste de papa jouant sa joconde en dandy des années vingt. Je me souviens trop de ses extravagances et des sautes d’humeur que cette gravité olympienne dissimulait. Mais voilà, c’est Oum Kalsoum qui a pris sa place, flanquée de deux croûtes aux chameaux sur fond de palmiers mauves.

Les murs sont presque nus, je l’ai dit, mais, tout au fond, dans l’ombre, j’aperçois un tableau plus petit, dans un cadre doré à l’ancienne. On l’appelait le Cri du Nègre. Je reconnais ce visage magnifique, un porteur d’eau à la peau sombre, les yeux au ciel, les cheveux bouclés et le front moite. J’entends même son cri. On avait dû l’oublier en abandonnant la maison.

– Je ne sais pas pourquoi elle a gardé cette toile, c’est inattendu, déconcertant…

Je sursaute comme un gamin surpris le doigt dans la confiture. La Toubiba. Je ne l’avais pas entendue entrer :

– Déconcertant ?

– Oui… mais pardon, je venais chercher ma fille !

Elle se tourne vers le petit soldat : 

– Myriam, mon amour, Latifa t’attend, ton dîner est prêt.

– Mais…

– Myriam !

Le petit soldat claque des talons et bat en retraite au pas cadencé.

– Vous disiez que…

– Oui, déconcertant, parce qu’il est rare, chez nous, d’afficher des photos sur les murs, sinon celles de la famille royale. Et c’est encore plus surprenant, de la part de ma mère que l’on m’a dit si dévote, de trouver chez elle, dans son salon, le portrait d’un inconnu.

Silence, le chibani ! Flegme et impassibilité, comme au poker.

Je ne peux pas lui expliquer que le Cri du Nègre faisait sûrement partie des murs quand sa mère a racheté cette maison, et qu’elle ne peut être accusée d’idolâtrie.

– Je comprends, c’est déconcertant, en effet. Quoique, à bien y regarder… c’est un très bel homme !

Ma réponse l’intrigue, ma tentative d’ironie fait long feu mais elle décide d’en rire :

– A chacun ses goûts ! En attendant il dérange. Nous avons toutes l’impression qu’il nous surveille !

Malheureux porteur d’eau ! Il vit maintenant chez une femme dont il n’a pas su se faire aimer.

Tant pis pour lui !

Voila chers amis lecteurs, nous avançons dans l'histoire d'Habiba. Je remercie encore JFK pour le cadeau qu'il nous a fait. Je répète ma demande de souvenirs à raconter et salue tous les nouveaux lecteurs qui viendraient nous rejoindre.

Je souhaite également à tous ceux qui, en France, vivent dans la partie Nord de ce beau pays, d'avoir un peu plus de soleil et de chaleur dans les prochains jours, car le gris permanent devient désespérant.

A bientôt... Toutes mes amitiés. Votre toujours MICHEL