26 mai 2013

MAN ANA8

Chers amis lecteurs, bonjour. Pour combattre mes absences, je vais préparer plusieurs chapitres du récit de notre ami JACQUES et, grâce à CANALBLOG je vais les programmer pour qu'ils paraissent plus régulièrement qu' à présent....

Lorsque j'aurais de nouvelles photos à vous montrer ou des informations à partager avec vous, j'insérerais de nouveaux articles. Ainsi vous ne serez plus trop longtemps sans lecture...

Voici donc le premier de ces articles préprogrammés

 

Pâques : Henri et la savonnette

 

Maman nous avait quittés. Je revins en France poursuivre mes études et Papa et mon frère Michel restèrent seuls dans l'appartement du la rue Lamure. La solidarité des amis marrakchis fut réelle, celle des amis de France aussi.

 C'est ainsi que Henri et sa femme Geneviève, amis de longue date des parents,  nous rendirent visite pour pâques,et que Papa concocta un petit tour dans le sud, avec camping sous la tente. Nous serions accompagnés par nos amis Raballand, à quatre dans leur increvable 4L. 

Cette équipée passa par le Djebel Sarho, avant de rejoindre Alnif puis Zagora par une piste épouvantable, au travers des contreforts de l'Atlas. 

C'était le rythme habituel de ces balades, véritables méharées mécaniques, quelques kilomètres en voiture puis arrêt pour photographier un site, une activité, discuter avec des gens au bord de la piste. Le convoi de deux véhicules marquait sa progression par un double nuage de poussière, et cette année là le temps fut relativement clément pour pâques : pas trop chaud, un beau ciel bleu. 

Le camping du soir se faisait dans un coin dégagé, loin des habitations, parfois à côté de tentes de nomades qui nous rendaient visite mais respectaient parfaitement notre intimité, dans la mesure où nous avions adopté un mode de vie voisin du leur encore que bien plus moderne. Il ne nous fallait que quinze minutes pour monter ou démonter la tente, et en trente minutes le camp était dressé ou levé. 

Le matin, c'était le réveil, il faisait assez frais donc on sautait dans pantalon et pull, on enfilait le blouson, puis avec les premiers rayons de soleil on commençait à de découvrir. Le petit déjeuner était constitué de pain-beurre avec café au lait. Entendez par là tranche de kesra dont nous faisions régulièrement emplette sur les souks, beurre conservé tant bien que mal dans une boîte étanche (au matin, il était de nouveau solide) et confiture le plus souvent d'abricots Aïcha, petit pot refermé avec un sac plastique maintenu par un élastique.

Outre que le verre était plus lourd, il était très fragile et dans une véhicule tout-terrains aussi bien suspendu qu'une Land-Rover, conserver du verre intact s'avérait hasardeux. Le café était soluble et le lait était du lait concentré non sucré en boîte « la petite hollandaise », marque que nous trouvions à l'époque au Maroc. Une boîte par petit déjeuner. Il ne s'agissait pas tant de gagner du poids que de conserver les aliments sans réfrigérateur . Nous trouvions assez facilement de l'eau, aussi un jerrycan de 20 litres suffisait-il. Nous avions par contre un jerrycan de 10 litres de vin rempli chez le caviste du coin (on ne concevait pas le voyage sans vin à l'époque). 

Ensuite, la nourriture était un mélange de fruits et légumes (tomates, oranges) et de boîtes de conserves. Souvent thon, sardines, maquereaux et pâté le midi. Plus rarement pâté toutefois, car c'était une denrée de luxe, souvent importée, le Maroc, pays musulman, ne produisant et ne consommant que peu de porc. 

Le soir, c'était un potage en sachet, suivi d'une boîte de conserves (cassoulet, ravioli, choucroute) et d'un fruit. 

J'oubliais le fromage ! Vache qui rit ou boule de fromage hollandais. En tout début de voyage, c'était la course avec le camembert : il s'agissait de le finir avent que son odeur ne devienne insoutenable. 

Cela peut paraître invraisemblable de vivre dans cette absence de confort, amis cela faisait partie du charme de ces balades, et à l'époque où l'on croule sous les restaurations rapides ou lentes sous toutes leurs formes, animées par des ambiances musicales ou sonores continues, à la porte de supermarchés regorgeant de victuailles, on imagine mal le bonheur de savourer son sandwich thon à la sévillane – kesra assis sur une pierre en plein désert, au milieu de rien, environné du silence. 

Ce qui ne nous empêchait pas de temps en temps de descendre dans un caouaggi, ces cafés qui proposent des tajines cuisinés le long des routes ou dans les villages, et de savourer un repas traditionnel marocain. Il y en avait d'excellents, d'autres plus particuliers et notre père nous raconta le repas qu'il avait fait lors d'une de ses virées à Tazarine, quelques légumes autour d'une rotule de chameau, une viande tellement dure que ni lui ni ses compagnons n'avaient pas été capables de la détacher des os.

De cette époque, j'ai toujours gardé le goût du bruit de la nature. Même en plein désert, écouter le silence, en fait le bruit du vent, le bruissement des ailes d'un oiseau si l'on était près d'une guelta, ces mares plus ou moins temporaires, est un bonheur. On rencontre de nos jours de gens bardés d'écouteurs auriculaires reliés à un téléphone portable aux multiples fonctionnalités sonores, mais je me pose souvent la question : ces gens-là sont-ils capables encore d'écouter la nature ? « Je m'ennuie si je n'ai pas de musique », me répondent les sportifs qui font leur footing d'entrainement. C'est peut-être dommage, de se passer ainsi de son imagination... 

C'était tout ce dépaysement, que nous proposions à Henri et Geneviève cette année là. Ils disposaient de situations enviées, mais le fait de quitter Paris et de se plonger au coeur de ce présahara marocain leur fut une véritable aventure. 

Bientôt, fleuriraient les catalogues touristiques d'agences spécialisées dans les voyages d'exploration. De nos jours, vous avez le choix, de la traversée du Hoggar en dromadaire (avec visite des sites de gravures rupestres et repas sous la tente targuie) à la balade en Antarctique. L'aventure avec Europe Assistance, ce n'est plus l'aventure, et on l'oublie très vite. Jusqu'à ce qu'un volcan vous rappelle que traverser la moitié du monde pour passer une semaine dans un hôtel en bord de mer c'est aussi une performance.

 Dans ce genre de virée, l'autonomie était primordiale. Et avec elle, se posait le problème de la consommation de l'eau. Pas question de la gaspiller, en particulier parce qu'il était difficile d'en faire suivre de grandes quantités dans une Land-Rover châssis court, d'autant qu'un litre d'eau pèse un kilo. Il fallait boire, faire la vaisselle et se laver avec le minimum. J'arrivais à consommer pour la toilette un demi verre d'eau par jour (pour se brosser les dents). C'était succinct, mais le grand air permettait de ne pas trop souffrir du voisinage des uns et des autres, et le retour à la civilisation était suivi de longues tractations pour savoir qui occuperait la salle de bains le premier. 

Nous consentions cependant de grands sacrifices pour que ces dames puissent rester élégantes, et leur consommation d'eau était nettement supérieure. 

Lors de ce voyage, Geneviève prit l'habitude de s'éclipser le matin vers un groupe de palmier ou de rochers susceptible de lui laisser un peu d'intimité. Mais la vérité m'oblige à relater que plusieurs fois elle demanda à son mari de lui apporter la savonnette qu'elle avait oublié à la tente. « Passe moi la savonnette », criait-elle. Et le passage de la savonnette durait... une bonne demi heure !

 

Posté par micheldupre à 10:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


20 mai 2013

Les photos de Blandine et MAN ANA 7

Bonjour les amis du Blog. Est ce le manque de soleil qui m'a fait déserter le Blog ?... Peut être, mais pas sûr. Est ce le ciel gris et humide sous lequel nous vivons depuis quelques mois déjà qui m'a fait oublier la chaude lumière de Marrakech? Encore pas certain. Est ce plutôt une flegme persistante et des tas de travaux d'intérieur qui m'ont détourné de la rédaction d'un article sur le blog...Je ne serais pas franc en l'affirmant. Mais le principal n'est il pas que je sois là maintenant pour vous conter quelques lignes....

Tout d'abord..

Notre amie BLANDINE m'avait promis des photos de son séjour dans la belle ville rouge.. Elle a tenu parole et ça depuis déjà quelques semaines. Elle m'en avait même fait la remarque sur FB. Blandine je t'embrasse pour me faire pardonner..

Voici le cour résumé qui accompagne les photos..

Nous sommes partis en famille pour ce deuxième voyage au Maroc, qui nous a vu aller à Taroudant et Marrakech, en passant par Agadir et Essaouira;.

Toujours à la recherche des mes racines et en allant à la découverte aussi de nouveautés.
 

PICT0174


Nouveauté: à Marrakech, l'immeuble en construction qui remplacera le petit marché d'origine.

 
PICT0142
perennité de l'église des st Martyrs.
PICT0206
 
Redécouverte, enfin de l'intérieur du Lycée Victor HUGO où je n'avais pas pu entrer,il y a trois ans.
 
PICT0267
 
Puis passage devant l'entrée de la Mamounia.

 
 

Merci BLANDINE pour ces photos qui seront comme une piqure de rappel administrée à tous ceux qui n'y sont pas allé depuis longtemps.
 
J'ai aussi reçu un message par l'intermédiaire du "Contacter l'auteur" d'un ancien qui lui aussi aimerait retrouver des amis et discuter un peu de Marrakech. Voici son message:
 
 Je suis un ancien de marrakech et voudrais retrouver mon passé.

Bonjour
Je m'appelle Michel Guyon, je suis né en 1951 et j'ai passé mon enfance à Marrakech de 1953 à 1962
Mon père travaillait au moyens généraux. Il est resté de 1952 à 1963 à Marrakech
J'étais à l'école primaire à la BA 707. J'ai un frère Jean qui est né en 49 et une soeur Anne-Marie qui est né en 1946. Nous étions tous les trois à Marrakech et nous habitions au bloc lomat à l'extérieur de la base
Je souhaiterais partager des souvenirs.
Cordialement. Michel
 

Bien sûr si l'une ou l'un d'entre vous se souvient de Michel et de ses frère et soeur, je serais heureux de vous mettre en contact avec lui....Alors à vos claviers après avoir ravivé vos mémoires....Pour moi, bien que sa soeur ANNE-MARIE soit de la même année que moi, j'avoue que je n'ai, comme ça, pas de souvenir particulier. Il faudrait sûrement que je vois une photo d'époque... Alors Michel si tu possèdes ce genre de documents dans une boite à chaussures, n'hésites pas, fais les moi parvenir....

En ce moment, d'autres amis y sont, à Marrakech, au soleil et au chaud.

Je leur souhaite un bon séjour et attends avec impatience (Ils ne vont pas être content) leur retour avec, je le souhaite, de nouvelles photos....Pourvu qu'elle n'ai pas oublié le chargeur de son appareil photo..

Mais maintenant je cède la place à Jacques qui continue à nous ravir avec le récit qu'il nous offre.. Ouille, j'allais écrire "Chaque semaine"..Il faudrait que je me domestique un peu pour assurer une continuité à ses écrits.. Merci JACQUES de ta patience....

Conserves d'abricot

abricot

 

Lorsque nous habitions Avenue Hassan II et qu'approchait l'été, nous fûmes étonnés de voir tous les soirs des groupes compacts de femmes en djellaba qui défilaient sur les larges trottoirs plantés de mûriers.

L'avenue faisait la liaison entre la Médina et la gare. 

Or c'est en face de la gare que se trouvait le « quartier industriel », et les quelques usines et conserveries qui à l'époque constituaient l'essentiel des activités de production de la ville. 

Ces femmes étaient les ouvrières des conserveries, notamment la conserverie Cartier qui produisait les confitures et fruits au sirop « Ouka », célèbres à Marrakech. 

Encore que nous préférions la marque « Aïcha », que l'on retrouve de temps en temps dans nos supermarchés français, mais qui était produite à Meknès. Toute une adolescence à la confiture d'abricots « Aïcha », cela marque. 

Grâce à des contacts avec la famille Cartier, nous fûmes invités un soir de pleine saison de production abricotière, à venir visiter l'usine.

 Ce devait être ma première visite du monde industriel, et je devais avoir 14 ans à l'époque. 

Il faisait passablement chaud, aussi la visite se fit-elle dans la soirée, à la fraîche. Sous la conduite du chef de production, nous entrâmes dans un immense hangar où se trouvaient les chaînes de conditionnement.

Notre entrée fut saluée par un chant de bienvenue entonné par toutes la centaine femmes qui travaillaient sur la chaîne. La fabrication était très largement manuelle du fait du coût de la main-d'oeuvre au Maroc, aussi pûmes nous observer la totalité des étapes. 

D'un côté, arrivaient les abricots, déchargés par camions entiers. De l'autre les boîtes en fer blanc.

Les abricots étaient tout d'abord lavés et traités pour être débarrassés des produits chimiques de culture. Ils étaient ensuite calibrés, les moins conformes prenant la direction de la chaîne de confiture, les plus présentables celle de la chaîne de fruits au sirop. 

Puis ils arrivaient sur une table vibrante où les ouvrières les prenaient,  séparaient sur des couteaux fixes les deux oreillons et extrayaient le noyau. Leur vitesse et la précision de leurs gestes étaient la première étape de la qualité de la production. Quelques fruits gâtées étaient évacués à ce stade, et les oreillons reprenaient le tapis roulant pour la phase suivante. 

Les oreillons étaient ensuite savamment rangés dans la boîte, et il fallait avoir le coup d'oeil car la boîte devant faire 1kg, il fallait bien doser. Ensuite, un minimum de dextérité était nécessaire pour éviter les bords coupants de la boîte. 

Ce premier rangement était complété par quelques oreillons supplémentaires ajoutés par le contrôleur en fin de chaîne pour arriver au poids annoncé.

Puis, le sirop ajouté, le couvercle était serti et la boîte passée à la vapeur pour la cuisson. Cuisson légère pour les abricots au sirop, plus longue pour la confiture. Moi qui pensais que la confiture se faisait en chaudrons, je fus surpris de voir que fort logiquement cela se passait dans la boîte directement. 

Une fois cuites, les boîtes descendaient avec un grand vacarme, accompagnées de jets de vapeur, dans une glissière inclinée avant de passer au lavage puis à l'étiquetage. 

Ce poste était assez pénible du fait de la chaleur et du bruit, et le passage entre des deux lignes de cuisson m'avait particulièrement impressionné. L'enfer de Dante, m'étais-je dit alors que je passais rapidement sur l'escalier métallique, entouré de boîtes qui dévalaient le plan incliné. 

Enfin, les boîtes étiquetées étaient rangées en cartons, plus faciles à manipuler pour les expéditions.

La visite se termina par l'aire de stockage des noyaux, impressionnante. On nous expliqua que les noyaux seraient brûlés dans la chaudière qui produisait la vapeur nécessaire à l'étuvage et à la stérilisation. 

Les enfants que nous étions furent rêveurs devant le nombre de noyaux, quand on sait l'intérêt que revêtaient les noyaux pour les petits marrakchis à la saison des abricots : « A qui tire, dix noyaux » était le cri qui émaillait la cour de récréation de l'école du Guéliz quand nous arrivâmes. 

Nous avions bien des préoccupations d'enfants à l'époque.

 

La Targa

 

Nous étions des citadins, et habitions dans un immeuble, non loin du Lycée Victor Hugo. Notre immeuble donnait de façon un peu lâche sur la route de La Targa, où nous nous déplacerions pour diverses activités. 

Outre une visite des vergers de Soueilah, organisée par la Société des sciences naturelles de Marrakech et qui nous fit découvrir les différentes variétés d'agrumes, nous y eûmes des activités hippiques. 

Je ne sais plus comment cela commença, mais l'envie vint à nos parents de nous faire faire une activité sportive, et ils virent en l'équitation quelque chose de tout à fait intéressant. Il est vrai que les conditions tarifaires des clubs hippiques au Maroc n'avaient rien à voir avec celles de France. 

Sans doute par une relation de collègues à ma mère, nous pratiquâmes un certain temps sous la direction de M. Sabathier, ancien officier de cavalerie, qui adorait les chevaux, les femmes et sa Chevrolet « Impala » de 1959, celle dont l'arrière comportait de larges ailes horizontales. Il lui arrivait aussi, plus modestement, d'utiliser une 4CV Renault. 

Dans un bled de la Targa, géré par un couple d'origine Italienne, il avait organisé un petit club. Quelques boxes, deux carrières régulièrement labourées pour que les chevaux puissent évoluer sur un sol suffisamment souple, quelques obstacles pour l'apprentissage du saut, et d'immenses terrains de promenade dans cette Targa agricole. 

Nous commençâmes bien sûr par l'initiation, le travail en longe puis après quelque temps par le travail en reprise. Par groupes de cavaliers de force sensiblement égale, nous tournions dans la carrière et apprenions voltes, demi voltes, doublage, individuel ou successif. Le but était de nous faire acquérir un minimum de maîtrise dans la conduite du cheval. 

Puis, progressivement, il nous initia à la promenade, à la montée et descente de raidillons et au slalom entre orangers. 

Il pleuvait rarement, il faisait plus souvent chaud et nous rentrions fréquemment assoiffés après une heure passée en plein soleil. L'été, quand il faisait encore plus chaud, on montait le soir après six heures. On faisait aussi des promenades avec pique nique le dimanche, encore qu'il ne me souvienne pas d'y avoir participé. 

Traditionnellement, après le retour aux boxes, il y avait dégustation de boissons autour du local « administratif » qui comportait une table et un gros réfrigérateur plein de Judor, Ricqlès et autres bières Stork ou Pils. Les bières, c'était pour les grands, les boissons non alcoolisées pour les petits que nous étions.

Le bled était à 7 km de la maison. Au début, consciencieusement, les parents nous y accompagnaient à tour de rôle. 

Avec l'âge, vint la lassitude des parents et notre besoin d'indépendance. Nous commençâmes à nous rendre au club à vélo. Entre 14 km de vélo sur mon Liberia bleu ciel et une heure d'équitation, je rentrais complètement harassé, et je n'étais pas le seul. La sieste d'après-midi s'avérait alors indispensable. 

Pour moi, l'aventure s'arrêta au retour d'un été en France. Dès notre arrivée à Marrakech et le retour de températures plus clémentes, les parents insistèrent pour que nous retournions à La Targa faire du cheval.

Un peu à contre coeur, angoissé, je repris le chemin du Club. 

Gérant l'oisiveté des chevaux en ce début d'automne, M. Sabathier m'attribua un pur-sang du nom de Cherbourg, un peu caractériel il faut bien le dire. Le cheval, pas M. Sabathier. Nous partîmes en promenade, mon frère, M. Sabatier et moi, pour reprendre contact avec le cheval. Pour retrouver l'assiette, nous déchaussâmes les étriers. 

A un moment donné, Cherbourg décida de partir de son propre chef. Ainsi que l'on chercha à me l'expliquer plus tard, une fois de plus, il fallait le tenir mais ne pas lui tirer sur le mors. Bref ce fut ma faute si l'abruti de canasson (il n'y a pas d'autre mot) décida de « m'embarquer ». Cela n'aurait pas dû poser de problème, même sans étriers au galop, bien assis, sauf que le terrain de course était traversé par un fossé d'irrigation que le cheval ne pouvait franchir au galop qu'en sautant

Voyant arriver l'obstacle, je me livrai à une rapide mais indispensable révision mentale de la technique du saut, apprise quatre mois plus tôt, sur des obstacles calibrés. Bon, en arrière, les rênes, pas le temps de s'accrocher et de toute façons c'est déjà trop tard et voilà Cherbourq qui saute au dessus de l'obstacle.

Je retombe un peu déséquilibré, et sans étriers c'est la chute douce mais inéluctable sur le côté.

Un grand choc, un nuage de poussière, de la terre plein les dents et les binocles trois mètres plus loin, comme d'habitude quand je me cassais la figure. 

Le temps de les remettre, je vois M. Sabathier sur Tuc, son cheval, piquer des deux à la poursuite de Cherbourg, tout en criant à mon frère de rester là. Je me relève tant bien que mal, mais le pied a sérieusement trinqué, car je ne peux en poser que le talon. Je boitille jusqu'à nom frère, et remonte sur son cheval car je suis incapable de rentrer au club en marchant. M. Sabathier revient en ayant rattrapé Cherbourg, m'explique qu'il fallait le tenir, etc. et me félicite d'être remonté immédiatement. En fait, je le déçois un peu quand je lui explique que ce n'est pas par conviction mais par nécessité. 

De retour au Club, M. Sabathier laisse mon vélo sur place et me ramène en voiture alors que mon frère rentre sur son vélo rouge. Le serrement de coeur de Maman quand elle rencontra dans l'escalier M. Sabathier qui redescendait de l'appartement ! 

Le lendemain matin, je ne pouvais plus poser le pied par terre. J'eus droit à une visite chez le Docteur, puis à une radio qui décela un « décollement épiphysaire », à savoir une tête d'os du pied (l'épiphyse) qui avait commencé à se séparer de la partie longiligne de l'os, la diaphyse. 

Pas de béquilles, une semaine sans école, et utilisation d'une chaise pour poser le genou et me déplacer dans l'appartement. 

En revenant au Lycée, je fus le héros du jour,affecté toutefois d'une légère claudication. 

Mes prétentions de cavalier s'arrêtèrent là, mais mon frère continua et obtint même bien plus tard quelques distinctions.

 Un second motif de fréquenter la Targa fut la villa que louèrent nos amis les Podevin.

Arrivés au Maroc comme enseignants dans le début des années 60, et tous deux enseignants au Lycée Hassan II, il avaient trois enfants de notre âge, ce qui fait que les sympathies s'établirent bien vite entre enfants et entre parents. 

Ils étaient aisément identifiables à Marrakech, leur voiture étant une ID bleu ciel, immatriculée dans le Calvados. La plaque terminait par HY 14, ce qui fait que l'identification était sans équivoque. 

Dans un premier temps, ils occupèrent la villa qui se situe dans le jardin Majorelle. Actuellement musée, cette maison d'habitation au sein d'une végétation luxuriante fut pour nous, enfants, un véritable paradis de jeux. Invités le soir, après la fermeture, nous avions toute la superficie du jardin pour courir et jouer à notre guise. Nous disposions ainsi des pelouses, allées et bassins, et nous imaginions au coeur de la nuit d'été marrakchie dans quelque pays exotique suivant les inspirations du moment. 

Ma maladresse me valut, pour la première visite, un bain dans la pièce d'eau remplies de nénuphars en face de la maison, les garçons voulant me montrer les grenouilles, l'accès aux dits batraciens passant par le rebord immergé du bassin dont on avait omis de me signaler qu'il était particulièrement glissant. Je revins donc à la maison penaud et habillé de pied en cap par M. Podevin. 

Les contraintes liées au fait que le jardin était ouvert au public en journée, ce qui les amenait à trouver des visiteurs sur leur terrasse, firent qu'après un certain temps, ils émigrèrent.

 Ils louèrent une propriété à la Targa, qui avait été habitée par Maître Thierry, avocat, dont la fille avait été dans ma classe en quatrième. 

La distance d'avec Marrakech fut résolue par l'achat massif de deux roues motorisés, une mobylette « jaune » et un solex « flandria », dont je me souviens particulièrement bien, ainsi que d'une renault 4 fourgonnette pour mettre le tout éventuellement. 

Cette propriété comprenait une villa conséquente dont je garde peu de souvenirs il faut bien dire et une vaste piscine attenante, ce qui était beaucoup plus intéressant pour un garçon d'une quinzaine d'années. Elle était aussi ceinte d'une orangeraie, entretenue par quelques ouvriers. 

L'entretien de celle-ci faisait partie des charges inhérentes à la propriété. Ce fut la mauvaise surprise, les traitements antifongiques divers ayant passablement entamé le capital de la famille, sans forcément se trouver remboursés à la vente des oranges. Enseignants et fermiers, ce fut une expérience étonnante pour eux. 

De notre côté, nous apprécions la piscine, en fait le bassin d'irrigation puisque l'eau de celle-ci servait avant tout à irriguer les orangers.

 Cette villa était souvent pour nous l'occasion d'un tour en vélo ou vélomoteur, l'éloignement n'étant pas un véritable obstacle et le proximité du club d'équitation où les enfants Podevin, tout comme mon frère, continuaient de pratiquer en faisait une halte intermédiaire intéressante. 

A l'époque, je me déplaçais en Solex, cadeau emblématique de la réussite au Brevet. 

Il m'arriva une mésaventure qui, avec le recul prit toute son ampleur. Un jour que je me rendais à la Targa juché sur mon solex, je fus entouré par une nuée de jeunes marocains conduisant des mobylettes, un peu dans le style de la « chevauchée sauvage ». Ils entamèrent la conversation en me demandant où j'allais, et si je ne voulais pas leur donner mon solex car l'un d'entre eux était juché sur le porte bagages de l'une des mobylettes. Je répondus bien entendu par la négative, et continuai ma route en affichant un sourire crispé et dépourvu d'aménité qui devait passer pour complètement niais. L'encerclement se poursuivant, j'étais en train d'envisager de filer tout droit dans le bas-côté en « tous terrains » (j'étais très fort à ce jeu là) mais la modestie de la cylindrée du solex et l'ambiguïté de cette fuite ne me séduisaient guère. J'empoignai alors le levier de relevage du moteur. J'avais en effet remarqué qu'en allégeant légèrement la pression du galet sur le pneu, le moteur tournait un peu mieux, et il me semblait que je gagnais en vitesse. Sous le regard étonné des jeunes m'entourant, le Solex n'alla pas plus vite, mais le spectacle d'un gamin binoclard juché sur un solex dont il tenait le moteur et qui malgré tout se traînait a dû faire pencher la balance en ma faveur : pourquoi risquer des ennuis en bastonnant un étranger à moitié débile pour récupérer un solex poussif dont le moteur était en train de tomber ? Finalement, ils se consultèrent d'un regard et m'abandonnèrent sur la route d'un coup d'accélérateur. 

En rentrant de vacances, nous apprîmes une nouvelle stupéfiante : bien que locataires, les Podevin avaient été sommés de quitter les lieux toutes affaires cessantes, la marocanisation exigeant que les domaines agricoles ne soient plus détenus ou gérés par des européens. Dans l'été, ils avaient donc dû déménager et se retrouvaient dans deux appartements au cinquième étage en centre ville, dans l'immeuble qui abritait le centre culturel français. Ils mirent du temps à se remettre de cette péripétie, et nous aussi. 

Plus tard, le temps d'un été, j'ai fréquenté la « boule targaouie ». J'étais revenu au Maroc après mon service militaire et nous avions passé quelques jours en bivouaquant chez les Lachèze qui avaient eu l'amabilité et la générosité de nous accueillir. Michel, mon frère, était à l'armée avec Jean-Pierre, le fils aîné Lacheze, et ils étaient venus avec deux copains, dont un à moto. De mon côté, avec deux copines et un copain, nous faisons le tour du Maroc. Cet été-là, la mode était à aller manger les brochettes au « frais », à la Targa. A côte du boulodrome, un petit restaurant servait brochettes et keftas, et c'était agréable de manger en plein air. Nous y trouvions aussi plusieurs « vieux marrakchis », qui, près de vingt ans après l'indépendance, étaient toujours là, attachés à « leur » ville. Dans la nuit chaude de l'été, en plein mois d'août, quelques insectes dansaient autour des ampoules, on respirait mieux qu'en ville. Quelques boulistes faisaient une partie à la lumière des lampes à arc, on y voyait comme en plein jour et la partie était animée. Sur la table, quelques verres d'anisette. Une langue fleurie et modulée, teintée d'intonations pied-noir. On se demandait si, ici, les choses avaient changé depuis les années cinquante.

Posté par micheldupre à 19:03 - Commentaires [5] - Permalien [#]